Transmettre (2)

« Le Fils de l’homme, quand il viendra,
trouvera-t-il la foi sur la terre ?
Lc 18, 8.

            Dans notre précédente rubrique, nous avons voulu insister fortement sur la nécessité de transmettre la culture aux jeunes générations noyées sous un flot d’informations et de savoirs qui ne leur permettent pas de développer leur humanité. La culture, disions-nous, est « inséparable de la vie et de sa croissance ».

 

            Or n’est-ce pas précisément l’enjeu de la foi chrétienne que d’accueillir la Vie, c’est-à-dire le Christ lui-même venu révéler Dieu ? Dans la finale de leur évangile, les trois évangélistes Matthieu, Marc et Luc rapportent la mission que le Christ ressuscité confie à ses Apôtres : aller dans le monde entier pour y faire des disciples [1]. C’est la nature même de la foi que d’être transmise. Cependant le christianisme définit la foi comme un don de Dieu lui-même, c’est l’Esprit qui la transmet. Alors que veut-on dire aujourd’hui lorsque l’on parle de « transmettre la foi » ?

 

Que faut-il entendre par foi ?

« Il y a croire et croire, et cette différence paraît dans les mots croyance et foi. La différence va même jusqu’à l’opposition ; car selon le commun langage, et pour l’ordinaire de la vie, quand on dit qu’un homme est crédule, on exprime par là qu’il se laisse penser n’importe quoi, qu’il subit l’apparence, qu’il subit l’opinion, qu’il est sans ressort. Mais quand on dit d’un homme d’entreprise qu’il a la foi, on veut dire justement le contraire. »[2]   

Faut-il opposer la croyance et la foi au risque, comme le laisse entendre ici le propos d’Alain, de dévaloriser la première pour ne retenir que la seconde ? Il est vrai que l’usage courant du verbe « croire » ne va pas sans ambiguïté selon qu’on l’utilise dans le sens de « croire que » ou dans le sens de « croire en ».

Lorsque « je crois que », je signifie que « je tiens pour vraie » telle ou telle proposition : je crois qu’il est honnête ou je crois qu’il va faire beau demain. Dans ce cas la croyance comprendra pour le sujet qui croit, différents degrés de certitude pouvant aller du doute jusqu’à l’intime conviction en passant par toutes sortes de conjectures, et pour ce qui est tenu pour vrai, différents degrés de réalité dont l’échelle s’étend de la possibilité jusqu’à la vérité en passant par ce qui est probable ou vraisemblable. Quoi qu’il en soit de la variation de ces différents degrés, on peut retenir qu’une croyance peut être vraie ou fausse et qu’elle n’est pas sans influence sur les comportements.

En revanche, déclarer « je crois en lui » ou « je crois en Dieu », c’est s’engager de tout son être dans une relation de confiance avec quelqu’un. Dans ce cas, dire « je crois » n’est pas seulement une parole, c’est en même temps un acte.[3] De plus, à la différence de la croyance qui renvoie à un jugement personnel, la foi en l’autre implique une relation réciproque entre celui qui fait confiance et celui qui inspire confiance. Ainsi dans une relation d’amitié ou d’amour, chacun donne à l’autre sa confiance et en même temps la reçoit de l’autre : croire en l’autre rend à la fois confiant et fiable.  

            Néanmoins cette distinction commune entre croyance et foi que le philosophe Alain va jusqu’à considérer comme une opposition, résiste-t-elle à un examen plus attentif de ces deux attitudes ? Dans toute croyance n’y a-t-il pas de manière plus ou moins avouée une attitude de confiance ?

Pour le philosophe Husserl [4], « l’attitude naturelle » de l’homme à l’égard du monde est fondamentalement une attitude de croyance. Tous nos actes, nos pensées, nos paroles, reposent sur cette croyance originaire au monde (Weltglauben) qui est en même temps une confiance. Cette croyance-confiancepeut être qualifiée d’immémoriale parce qu’elle n’a pas été l’objet d’une profession de foi à un moment déterminé. Elle n’est ni crédulité, ni naïveté : elle est ce « sol universel », selon l’expression d’Husserl, qui précède notre découverte du monde où certes, nous apprendrons que tout n’est pas fiable. Cette confiance originaire fonde également notre écoute de la parole d’autrui : comment vivre ensemble si nous devions vérifier à chaque moment la sincérité de ce que l’autre nous dit ? L’histoire des régimes totalitaires nous donne le douloureux exemple de l’effondrement de cette confiance originaire et c’est malheureusement ce qui se passe lorsque les institutions de pouvoir sont corrompues par le mensonge. Malgré l’expérience inévitable de telles désillusions et déceptions qui peuvent conduire à la suspicion, il nous faut cependant reconnaître que la méfiance ou la défiance ne sont pas d’abord ce qui préside à nos relations avec autrui : la croyance à la parole de l’autre est première et elle est indissociablement liée à cette confiance originaire que je lui accorde.

            Ainsi donc si la logique du sens courant tend à vouloir distinguer la croyance et la foi, celles-ci restent imbriquées l’une dans l’autre au cours de l’expérience vécue et qualifient un mode de relation originaire de l’homme avec le monde et avec autrui.

 

La foi chrétienne

            À partir de la Renaissance et surtout depuis l’époque des Lumières, la critique philosophique de la religion tend à ramener la foi chrétienne à un ensemble de croyances contraires à la raison. Ainsi se trouve abolie toute idée de vérité révélée [5] : la foi chrétienne reposerait sur un ensemble de suppositions concernant différentes questions qui échappent à une authentique connaissance. On considère alors la religion comme un engagement privé relevant de la liberté de pensée. Dans un tel climat culturel qui continue à prévaloir à notre époque, il importe de rappeler quelques caractéristiques fondamentales de la foi chrétienne.

            La foi chrétienneest avant tout une rencontre avec Dieu à laquelle chaque croyant consent librement. Cette rencontre entre Dieu et l’homme est liée à un événement qui s’est passé dans l’histoire et en même temps qui dépasse l’histoire : la mort sur la croix et la résurrection de Jésus Christ. Cet événement « que personne n’avait pu concevoir et qui dépassait toute imagination » [6] est attesté par les Apôtres, les premiers témoins :

« Seul un événement réel d’une qualité radicalement nouvelle était en mesure de rendre possible l’annonce apostolique, qui ne peut être expliquée par des spéculations ou des expériences mystiques. » [7]

La foi chrétienne repose donc sur les témoignages des Apôtres qui ont accompagné Jésus depuis son baptême par Jean-Baptiste. Leur contenu appelé Révélation a ététransmis et fixé dans les Écritures du Nouveau Testament dont la rédaction vise à éclairer la foi des premières communautés chrétiennes. Nous pouvons par exemple lire dans l’évangile de Jean :

«Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.» [8]

Ainsi le lieu d’accueil de la Révélation est, comme déjà au temps du peuple d’Israël, la communauté des croyants. L’Église, instituée par le Christ est la garante du « dépôt de la Foi » (depositum fidei) : elle a reçu la promesse divine de ne jamais faillir en matière de foi [9]. L’Église annonce et transmet « les vérités de la foi qui expriment l’événement de la rencontre de Dieu avec les hommes, une rencontre salvifique et libératrice » [10]. La compréhension de ces vérités de la foi reste toujours à approfondir : tel est le sens de la Tradition [11] qui permet d’entrer sans cesse davantage dans l’intelligence de cette Révélation. Le croyant qui s’engage personnellement dans la foi chrétienne professe la foi de l’Église dont l’essentiel est exprimé dans le symbole des Apôtres ou dans le symbole de Nicée-Constantinople [12]. Il est encouragé à chercher constamment à comprendre ce qu’il croit, à avancer dans sa rencontre avec Dieu notamment grâce à sa participation à la vie liturgique et sacramentelle. La foi chrétienne est donc un processus dynamique qui permet d’entrer dans la connaissance de Dieu et qui  transforme toute la personne.  

 

Apprendre à croire, apprendre à voir, apprendre à connaître

             Pour expliquer à ses auditeurs ou à ses lecteurs la manière dont Dieu donne la foi, l’évangéliste Jean propose plusieurs récits qui montrent au cours d’un dialogue entre Jésus et son interlocuteur le chemin progressif vers l’acte de foi. Il en est ainsi par exemple du récit de la guérison de l’aveugle-né (Jn 9, 1-41) que l’Église a choisi depuis des temps anciens pour marquer, au 4e dimanche de Carême, l’une des étapes importantes dans la catéchèse [13] qui prépare au baptême.

Croire en Jésus, c’est s’avancer vers lui et il faut du temps à celui ou à celle qui vient à croire pour apprendre à « voir » en Jésus la présence agissante de Dieu. Le récit de la guérison de l’aveugle-né présente l’une des controverses les plus violentes sur l’identité de Jésus. D’un côté, il y a un aveugle de naissance qui, après avoir retrouvé la vue grâce à l’initiative de Jésus, déclare tout d’abord à ses voisins qui l’interrogent sur sa guérison ne pas savoir qui est Jésus (9,12). Par la suite, lors de ses interrogatoires avec les pharisiens, cet homme va reconnaître en Jésus un prophète, c’est-à-dire celui qui parle au nom de Dieu (9, 17) puis quelqu’un qui vient de Dieu (9,33). Enfin lorsque Jésus l’ayant retrouvé lui pose la question : « Crois-tu au Fils de l’homme ? », cet homme qui n’est pas prêt à croire n’importe quoi, demandera : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? ». L’homme qui a reconnu ne pas savoir, est alors capable d’accueillir la réponse de Jésus : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il entre dans la lumière qui lui donne de reconnaitre Jésus comme Dieu : « Je crois, Seigneur ! »

Si cet aveugle de naissance s’achemine progressivement vers la plénitude de la foi, inversement les adversaires de Jésus s’enfoncent dans leur aveuglement. En effet contrairement à l’aveugle guéri, les pharisiens prétendent savoir qui est Jésus : cet homme est un pécheur puisqu’il n’observe pas le sabbat de Dieu [14]. Le récit de Jean nous montre alors, non sans une cinglante ironie, combien ces pharisiens enfermés dans leurs certitudes vont ignorer jusqu’à quel point ils se privent de la lumière [15]. C’est là le jugement bouleversant apporté par Jésus qui opère un étonnant renversement :

« Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » (9,39).

Pour  croire c’est-à-dire reconnaître en la personne de Jésus, Celui qui est venu apporter au monde la lumière, il faut accepter de quitter les ténèbres. Après avoir appliqué de la boue sur les yeux de l’aveugle,

Jésus « lui dit : “Va te laver à la piscine de Siloé” – ce nom se traduit Envoyé » (9, 6).

Les fouilles archéologiques ont permis de découvrir les formidables travaux de construction d’un canal souterrain réalisés au temps du roi Ézéchias [16 pour permettre en cas de siège de Jérusalem de recueillir les eaux depuis la source de Guihôn extérieure à la ville jusque dans la piscine de Siloé. Or il advint en 701 av. J.C. que Jérusalem menacée lors d’une campagne militaire du roi d’Assyrie, Sennachérib, fut miraculeusement protégée par Dieu [17]. Le peuple d’Israël reconnut dans la délivrance de Jérusalem la puissance salvifique de Dieu qui libère Jérusalem non seulement de ses adversaires physiques mais aussi de la mort, le principal ennemi [18].

De nos jours on peut aller à la piscine de Siloé en traversant dans l’obscurité le canal d’Ezéchias et laisser résonner les paroles de Jean :

« Au commencement était le Verbe,
   et le Verbe était auprès de Dieu,
   et le Verbe était Dieu. (…)
   En lui était la vie,
   et la vie était la lumière des hommes ;
   la lumière brille dans les ténèbres,
   et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. [18]»

  

Elisabeth Gueneley

 

 [1] Cf. Mt 28, 19-20 ; Mc 16, 15-16 ; Lc 24, 47-48.

[2] Alain, Propos du 17 septembre 1927.
[3] C’est ce qu’on appelle un énoncé « performatif », cf. John Langshaw Austin, Quand dire, c’est faire, éd. Seuil 1970.
[4] Edmund Husserl, 1859-1938, fondateur de la phénoménologie.
[5] Notons que de nos jours, c’est aussi l’idée même de vérité qui se trouve contestée.
[6] Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. II, Éd. du Rocher, 2011, p. 310.
[7] Id. C’est nous qui soulignons.
[8] Jn 20, 30-31 (Traduction officielle liturgique, Mame 2013).
[9] Cf. Mt 16, 18-19 : « Et moi je te déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église ; et la puissance de la Mort ne l’emportera pas sur elle. Je te donnerai les clés du royaume des Cieux : tout ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans les cieux, et tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans les cieux. »
[10] Benoît XVI, Catéchèse du 21/11/2012.
[11] Tradition vient du mot latin traditio qui désigne à la fois la transmission orale et écrite et le contenu de cette transmission.
[12] Le mot « symbole » vient d’un mot grec qui signifie mettre ensemble, réunir. Ainsi les symboles de la Foi expriment d’une part l’unité de tout l’ensemble de ce qui est énoncé, d’autre part le rassemblement dans la même foi de ceux qui les proclament.
[13] Le mot catéchèse vient du verbe grec katêchein qui signifie faire retentir aux oreilles, faire résonner, parler dans l’attente d’un écho, d’une réponse. Il faut souligner la nature dialogale de la catéchèse qui se manifeste entre autres dans le récit de l’aveugle-né que nous invitons à (re)lire.
[14] Cf. Jn 9,14.
[15] Cf. Jn 9, 27 : « Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? »
[16[ Ezéchias fut roi du Royaume de Juda de 716 à 687 av. J.C. Il mena une politique de résistance contre la domination assyrienne.
[17] Cf. Is 36-39.
[18] Cf. Is 25, 7-26,19.
[19] Jn 1, 1 … 5.

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