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Création et commencement (2)

creation

            Pourquoi le monde ? L ‘univers et la vie trouvent-ils en eux-mêmes leur raison d’être ? Dans notre précédente rubrique nous avons montré comment ces questions qui remontent à la nuit des temps devaient aujourd’hui, en raison des découvertes scientifiques, être  abordées de manière nouvelle : si l’instant zéro du commencement de l’univers échappe à la raison scientifique, néanmoins celle-ci remet bien en cause les arguments philosophiques traditionnels utilisés pour démontrer l’existence d’un principe fondateur, origine du monde. Dans la perspective du croyant, dire que l’univers est créé par Dieu, c’est reconnaître qu’aujourd’hui comme hier, il existe par Dieu : le commencement n’est pas un simple début, il signifie l’origine.

 

            En nous appuyant sur la tradition biblique et la foi chrétienne, nous tenterons de comprendre l’acte créateur de Dieu : pourquoi Dieu a-t-il créé l’univers ? Quel est son dessein ? Le Christ est venu révéler aux hommes le mystère de la volonté de Dieu et la création, dit l’apôtre Paul, « passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore »[1]. Ce qu’on appelle de nos jours, la « crise écologique » est une invitation pour tous les hommes à prendre leurs responsabilités face à l’univers et en même temps pour ceux qui croient, face au Créateur.

 

           

L’acte créateur

        

                Comment comprendre l’acte créateur de Dieu ? Tout croyant qui cherche à entrer dans l’intelligence des Écritures peut faire sienne cette interrogation de saint Augustin :

« Comment as-tu fait, ô Dieu, le ciel et la terre ? Ce n’est certes pas dans le ciel ni sur la terre, ni dans l’air ou dans les eaux, puisque eux aussi appartiennent au ciel et à la terre. Ce n’est pas dans l’univers que tu as fait l’univers, car il n’ “était” pas en tant que lieu où il pût être fait avant qu’il ne fût fait de façon à “être”. »[2]

En répétant dix fois les mots : « Dieu dit », le premier récit de la création (Gn 1, 1-2, 4) présente la création comme l’action efficace de la parole de Dieu  Sans doute pour mieux faire ressortir la puissance créatrice de cette Parole, l’auteur a pris soin de donner quelques éléments d’un état du monde antérieur au monde créé qu’il dépeint comme un abîme de ténèbres où « le souffle de Dieu », reste extérieur à la masse informe des eaux. Ainsi la puissance de la Parole créatrice consiste à maintenir toute chose au-dessus du chaos. Le premier récit de la Genèse situe l’action de cette Parole créatrice dans le cadre d’une semaine. Du premier jour où la lumière est créée jusqu’au septième jour où Dieu se reposa, la création se déroule dans un temps familier à l’homme : serait-ce une façon de signifier que le commencement du monde et le temps des hommes appartiennent au même temps créé par Dieu et que la mémoire du commencement vient éclairer le présent ? La création présentée en son commencement comme fondamentalement bonne[3], voire « très bonne » (1, 31), dans le regard de Dieu, ne le demeurerait-elle pas à chaque moment de l’histoire et ce, jusqu’à son terme ? Notons là toute la singularité de l’acte créateur de Dieu qui est « tout autre chose que le premier maillon d’une chaîne »[4] :

« L’acte créateur est d’une telle plénitude qu’il ne sera jamais possible de le confondre avec l’histoire du monde et des hommes qui en découle. Il vient la fonder. »[5]

           

            Comment alors concevoir cette Parole créatrice qui, parce qu’elle transcende l’espace et le temps, ne peut se comparer à des paroles humaines « qui résonnent et  passent »[6] ? La Bible nous montre à maintes reprises l’intervention de cette Parole dans l’histoire[7] et la foi chrétienne reconnaît en elle le Verbe, Fils éternel du Père qui dès le commencement était Dieu, auprès de Dieu, comme le dit le Prologue du quatrième évangile[8]. La Parole créatrice précède toute chose créée puisque c’est elle qui la crée :

« Aussi, c’est bien par le Verbe, coéternel à toi-même, que, ensemble et éternellement, tu dis tout ce que tu dis, et que se fait toute chose dont tu dis qu’elle se fasse ; et tu ne fais pas autrement qu’en disant ; et cependant, elles ne sont pas faites ensemble et pour l’éternité, toutes les choses que tu fais en les disant. »[9]

Les dernières lignes d’Augustin soulignent le mystère d’un acte créateur éternel qui s’inscrit néanmoins dans la temporalité. Seul le Verbe, Fils éternel du Père,pouvait en raison de sa nature divine et par son Incarnation faire toute chose nouvelle et restaurer en l’homme l’image de Dieu selon laquelle il avait été créé et dont il s’était écarté[10]. Dieu dans sa bonté, écrit saint Athanase, prévoyait de toute éternité le salut de l’homme :

« De même qu’un sage architecte qui se propose d’élever un édifice, et a en même temps l’intention de le rebâtir s’il venait à tomber, prépare et donne à l’artisan le nécessaire pour la reconstruction et qu’ainsi la préparation de la restauration se fait avant la maison même ; de même la rénovation de notre salut a été fondée avant nous dans le Christ, pour que nous puissions être reconstruits en lui. »[11]

Par son Incarnation, le Verbe « qui n’est pas au rang des créatures, mais en est plutôt le créateur »[12] a été créé dans la nature humaine pour restaurer l’homme dans sa filiation divine en lui donnant son Esprit. Telle est la portée de l’hymne que l’apôtre Paul adresse   aux Colossiens :

« Il (le Christ) est l’image du Dieu invisible,

                                                           le premier-né, avant toute créature :

                                                           en lui, tout fut créé,

                                                                              dans le ciel et sur la terre. (…)

                                                           Il est avant toute chose,

                                                           et tout subsiste en lui.

                                                           Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église :

                                                           c’est lui le commencement,

                                                                              le premier-né d’entre les morts,

                                                           afin qu’il ait en tout la primauté.

                                                           Car Dieu a jugé bon

                                                                              qu’habite en lui toute plénitude

                                                           et que tout, par le Christ,

                                                                              lui soit enfin réconcilié,

                                                           faisant la paix par le sang de sa Croix,

                                                           la paix pour tous les êtres

                                                                              sur la terre et dans le ciel. »[13]

Le Verbe est donc non seulement Celui par qui tout fut créé, il est aussi en raison de sa venue dans la chair et de sa vie donnée comme Fils unique du Père, Celui qui réconcilie toute la création avec Dieu. La création, disions-nous dans notre précédente rubrique, est une immense « déclaration d’amour » faite par Dieu ; elle est tournée vers le Christ qui est le seul capable de la mener à son terme, c’est-à-dire dans la plénitude de cette puissance de vie qui circule entre le Père, le Fils et l’Esprit. Par leur foi au Christ, « l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier, le commencement et la fin »[14], les chrétiens peuvent comprendre l’inachèvement de l’univers créé et de l’homme plus particulièrement. Ainsi peuvent-ils dire selon les mots de saint Grégoire de Nysse, que jusqu’au jour où « Dieu sera tout en tous »[15],

« Nous irons de commencement en commencement par des commencements qui n’auront jamais de fin. »[16]

L’homme créature libre et responsable

            Dire que la création tout entière est orientée vers le Christ dès « avant les temps éternels »[17], n’empêche pas de reconnaître la place propre à l’homme parmi toutes les autres créatures. L’homme est créé à l’image de Dieu, ce qui le différencie de l’animal dont il est appelé à être le maître.[18] Dans le second récit de la création, l’homme est distingué des animaux par sa capacité à les nommer, ce qui est déjà une façon de les maîtriser :

« L’homme donna leurs noms à tous les animaux, aux oiseaux du ciel et à toutes les bêtes des champs »[19]

Si nous lisons ce verset de manière symbolique et spirituelle, nous pouvons considérer que les animaux représentent différents types de caractère à l’instar des signes du zodiaque déjà bien utilisés chez les peuples anciens. L’homme capable de « nommer » les  diverses tendances qui sont à l’œuvre en lui (l’envie, la jalousie, etc.), apprend à les reconnaître et à mieux les maîtriser. Être créé à l’image de Dieu implique pour l’homme de devenir un être spirituel qui maîtrise « ses » animaux, ce qui ne veut pas dire un être sans corps mais un être capable d’orienter tout ce qu’il est vers Dieu.[20]

             Aussi pour l’homme créé à l’image de Dieu, « soumettre la terre »[21] consiste à prendre ses responsabilités, celles d’un homme qui a toujours à se construire dans son humanité. La Création est confiée à l’homme pour qu’il en soit le gérant ; elle lui est donnée pour qu’il y travaille et la garde comme un « jardin »[22]. La présence de l’arbre dans le jardin est le symbole de sa liberté : en ne respectant pas l’ordre[23] qu’il a reçu de Dieu, l’homme prend le risque de se comporter comme un tyran qui se met au-dessus de la loi : « Si Dieu n’existe pas, tout est permis », croit-il. Et sa capacité de maîtrise se transforme en pouvoir de destruction. Ainsi sont entrevues les conséquences de « ce premier péché » qui consiste à se vouloir soi-même à l’origine de ce qui est l’œuvre de Dieu[24].

            Aujourd’hui la « conscience écologique[25] » mesure, comme jamais cela n’a été fait dans l’histoire, l’enjeu redoutable de la liberté de l’homme face à son environnement :

« Pour la première fois de notre histoire, pourtant bien récente, la Terre, berceau de l’humanité, est perçue capable de devenir son tombeau, selon l’usage que nous en ferons. »[26]

L’exploitation forcenée de la nature, la détérioration de l’environnement humain lié au développement des grandes concentrations urbaines, à la production industrielle et aux différentes énergies utilisées, entraînent la destruction massive de la couche d’ozone et  l‘effet de serre qui en découle. Il en résulte de multiples altérations atmosphériques et climatiques dont les effets proches et à venir sont nuisibles pour l’humanité et la vie même de la planète. Un tel tableau oblige à comprendre « l’urgence » d’agir pour contrer ce processus de destruction qui se retourne contre l’homme lui-même. C’est maintenant un devoir pour tous – citoyens, États et organismes internationaux – de prendre au sérieux leurs responsabilités. Sans doute chacun peut-il se sentir bien petit devant l’immensité de la tâche mais c’est déjà beaucoup d’avoir l’audace de croire possible l’avènement d’une ère nouvelle qui implique la nécessité de transformer les modes de vie. Pour être surmontée, une situation de crise doit être en même temps  perçue par l’homme comme une invitation à le faire grandir en humanité. Dans son message « Si tu veux construire la paix, protège la création », le pape Benoît XVI déclarait :

« Il apparaît plus clairement que le thème de la dégradation environnementale met en cause les comportements de chacun de nous, les styles de vie et les modèles de consommation et de production actuellement dominants, souvent indéfendables du point de vue social, environnemental et même économique. Un changement effectif de mentalité qui pousse chacun à adopter de nouveaux styles de vie selon lesquels “les éléments qui déterminent les choix de consommation, d’épargne et d’investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune” devient désormais indispensable. »[27]

Ce que nous appelons le « développement durable » ne peut être dissocié du “développement intégral”[28] de l’homme. En effet, si selon la signification première du mot éthique, l’homme a le devoir de « faire du monde une véritable demeure »[29], n’est-ce pas d’abord en prenant soin de son humanité et de toute l’humanité qu’il pourra l’accomplir ? Car c’est bien, disait déjà Aristote,

« le caractère propre à l’homme par rapport aux autres animaux, d’être le seul à avoir le sentiment du bien et du mal, du juste et de l’injuste, et des autres notions morales, et c’est la communauté de ces sentiments qui engendre famille et cité. »[30]

L’histoire – celle d’hier et celle d’aujourd’hui - nous montre comment l’homme qui ne cultive pas son humanité retombe « plus bas que la bête même »[31] et devient victime de sa violence dévastatrice. C’est cette violence que le Christ est venue convertir pour la transformer en amour plus fort que toutes les forces destructrices. Lui seul peut guérir ce qui est blessé :

« Sans Lui, le développement est nié et confié aux seules mains de l’homme qui s’expose à la présomption de se sauver par lui-même et finit par promouvoir un développement déshumanisé. D’autre part, seule la rencontre de Dieu permet de ne pas “voir dans l’autre que l’autre”, mais de reconnaître en lui l’image de Dieu, parvenant ainsi à découvrir vraiment l’autre et à développer un amour qui “devienne soin de l’autre pour l’autre”. »[32]

Proposer une vision écologique qui laisse toute sa place à Dieu, telle est la responsabilité de l’Église pour aider l’humanité à respecter l’homme et l’univers.

                                              

                                                                                              Élisabeth Gueneley

 

[1] Rm 8, 22. Nous utilisons la Traduction officielle liturgique, Mame, Paris 2013.
[2] Saint Augustin, Confessions, Livre XI, V, 7, Bibliothèque Augustinienne, Desclée de Brouwer, 1962, p. 283.
[3] Cf. le refrain : « Et Dieu vit que cela était bon » v. 10.12. 18. 21. 25. 
[4] Cf. Catéchisme pour adultes, Les évêques de France, Éditions Centurion, Cerf, CERP, CRER, Decanord, Desclée, Droguet-Ardant, de Gigord, Mame, Éd. Ouvrières, Privat, Tardy, Zech éd., 1991, § 104.
[5] Idem.
[6] Saint Augustin, op. cité, XI, VI, 8, p. 285.
[7] Cf. Les dix commandements ou dix paroles (Dt 5), la Loi révélée (Dt 30, 11-14), la Parole agissant dans le monde (Is 40-55, particulièrement 40, 8 et 55, 11), la Parole identifiée à la Sagesse (Pr 1-9), la Voix du Seigneur dominant les phénomènes naturels (Ps 28).
[8] Évangile de Jean, 1,1-5.
[9] Saint Augustin, op. cité, XI, VII, 9, p. 287. C’est nous qui soulignons.
[10] Cf. 2 Co 5, 17.
[11] Saint Athanase, Contra Arianos, II, 77 ; P.G. XXVI, c. 309.
[12] Idem, II, 14 ; P.G. X XVI, c. 260.
[13] Col 1, 15 … 20.
[14] Ap 22, 13.
[15] 1 Co 15, 28.
[16] Grégoire de Nysse, 8e homélie sur le Cantique des Cantiques.
[17] La traduction plus habituelle est « avant tous les siècles », façon paradoxale de signifier la différence radicale entre notre temps et l’éternité de Dieu. Cf. 2 Tm 1, 10.
[18] Gn 1, 27-28
[19] Gn 2,20.
[20] C’est dans ce sens que l’on peut comprendre la parole du Seigneur adressée à Caïn : « Pourquoi es-tu irrité, pourquoi ce visage abattu ? Mais si tu n’agis pas bien … , le péché est accroupi à ta porte. Il est à l’affût, mais tu dois le dominer. » Gn 4, 7.
[21] Gn 1, 28.
[22] Gn 2, 15. Le mot jardin se dit en grec paradeisos, d’où vient le terme paradis.
[23] Gn 2, 16.
[24] Le récit du Déluge (Gn 6-9) montre l’échec de l’homme à cultiver et à garder la création qui lui a été confiée. L’Alliance conclue avec Noé sous le signe cosmique de l’arc-en-ciel marque un deuxième commencement.
[25] L’écologie s’intéresse à l’ensemble des relations entre les vivants et l’univers dans son entier.
[26] La création au risque de l’environnement, Conférence des évêques de France, Bayard Éditions - Fleurus-Mame - Les Éditions du Cerf, 2008.
[27] Benoît XVI, Message pour la célébration de la journée mondiale de la paix, 1/01/2010, § 11. Les guillemets à l’intérieur de la citation renvoient à la lettre encyclique Centesimus annus, 1991, n° 36 de Saint Jean-Paul II.
[28] L’expression a été utilisée par Paul VI, Lettre encyclique sur le développement des peuples, 1967.
[29] « Le mot éthique vient du grec èthos, lequel signifie d’abord demeure et séjour. Faire du monde une véritable demeure pour l’homme, n’est-ce pas la première et dernière tâche morale ? » Jean-Louis Chrétien, L’arche de la parole, PUF, 1998, p. 155.
[30] Aristote (384-322 av. J.C.), La Politique, Traduction Jean Tricot.
[31] Cf. Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité entre les hommes (1754).
[32] Benoît XVI, Lettre encyclique : L’amour dans la vérité, § 11. Les expressions entre guillemets proviennent de l’encyclique de Benoît XVI : Dieu est amour, n. 18 et n. 6.

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