Création et commencement (1)

  Création et commencement 

« L’univers est comme une confidence,
un secret remis à l’attention de l’homme. »
René Habachi1

 

Lorsque je regarde sur l’écran de mon ordinateur les images du robot Philæ se posant sur la comète Tchouri, j’éprouve comme un grand nombre de mes contemporains une immense admiration : la puissance de l’intelligence humaine et la réalité de l’univers provoquent en moi « cet étonnement qui resurgit toujours » selon l’expression de Kant2 . C’est cette admiration qui a alimenté et alimente encore la quête philosophique tout au cours de son histoire : « Pourquoi y a-t-il quelque chose et non pas plutôt rien ? » demandait Leibniz3 . Par cette question dont la formulation varie depuis Parménide4 à nos jours, l’homme s’interroge sur le « pourquoi » de l’univers qui peut s’écrire aussi « pour quoi », c’est-à-dire à la fois sa raison d’être et son sens ? Question inutile penseront certains. Question qui n’appartient pas au domaine de la science5 mais n’exclut pas son apport. Question qui conduit l’homme aux frontières du mystère.

À la lumière de la science, de la philosophie et de la foi chrétienne, nous tenterons dans les lignes qui vont suivre, de donner quelques repères susceptibles de nous aider à mieux écouter « la mélodie secrète »6 de l’univers.

 

Origine et commencement

L’évolution de la cosmologie entraîne une modification de nos idées sur l’espace et le temps, l’apparition de la matière et de la vie, l’ordre et le désordre dans l’univers comme sur les notions de causalité et de déterminisme. Aussi doit-on aborder certains sujets avec un nouvel éclairage si l’on veut les examiner avec des idées justes. Il en est ainsi des notions d’origine et du commencement du monde.

En latin, le mot origo signifie « la provenance, la naissance, la source, le principe ». Il est donc possible dans un premier temps d’appréhender la notion d’origine dans un sens chronologique qui permet de la ramener, comme c’est souvent le cas, à l’idée de commencement. La théorie cosmologique du Big Bang nous parle d’un début de l’expansion de l’univers analogue à une extraordinaire explosion qui se serait produite il y a environ 15 milliards d’années : la matière, l’énergie, l’espace et le temps naissent avec le Big Bang. Cependant les recherches pour remonter l’histoire cosmique jusqu’à l’instant zéro restent actuellement inabouties : un mur vient se dresser sur le chemin de la connaissance, ce qu’on appelle « le mur de Planck », du nom du physicien allemand qui s’est penché le premier sur ce problème de l’instant initial. Parviendra-t-on un jour à découvrir ce qu’il y a de l’autre côté de ce mur ? Pour l’instant, le commencement nous échappe…

Si la notion d’origine peut effectivement évoquer l’idée de commencement, il ne faut pourtant pas l’y restreindre. Pour les philosophes, la notion d’origine renvoie à la recherche d’un principe fondateur. Telle est par exemple la démonstration permettant de parvenir à une « cause première » de l’existence du monde {1} ou celle plus présente dans les esprits d’un « grand horloger » {2}. Seulement que valent ces arguments aux yeux de la physique contemporaine ?

{1} Pour Leibniz, qui défend l’idée d’un Dieu à l’origine de l’univers, rien n’existe sans raison. L’existence de l’univers est « une vérité de fait » et celui-ci aurait pu ne pas exister. C’est ce qu’on appelle la contingence. Un univers contingent ne peut de lui-même rendre raison de son existence. Il faut pour justifier son existence remonter l’enchaînement des causes jusqu’à son début en établissant une raison suffisante, c’est-à-dire l’existence d’une cause éminente qui sort de la série des causes contingentes et trouve en elle-même sa raison d’être :

« Il faut que la raison suffisante ou dernière soit hors de la suite ou série de ce détail des contingences quelqu’infini qu’il pourrait être. »7

Et cette raison suffisante ne peut donc être que Dieu :

« Il n’y a qu’un Dieu, et ce Dieu suffit. »8

Or dire, comme le démontre Leibniz, que Dieu est « la cause éminente » de l’univers, c’est penser selon une forme de causalité et de déterminisme qui n’a plus cours dans la physique quantique centrée sur le monde microscopique des particules élémentaires. En effet, selon le principe d’incertitude énoncé par Heisenberg, il est impossible de connaître simultanément la vitesse et la position d’une particule élémentaire, aussi perfectionné que soit l’instrument de mesure : c’est « le flou quantique ». L’univers, selon ce flou quantique, peut à l’instar des particules élémentaires surgir sans cause précise, uniquement par des processus physiques.

De plus d’un autre point de vue, si l’on s’en tient au sens rigoureux des mots, affirmer l’existence d’un Dieu comme raison suffisante de l’univers, n’est-ce pas une façon de réduire Dieu à une simple « chiquenaude initiale », un point de départ relégué dans le passé ?

{2} Fondé sur l’harmonie du monde, l’argument de l’existence d’une intelligence supérieure est plus communément repris :

« L’univers m’embarrasse et je ne puis songer
Que cette horloge existe et n’ait point d’horloger. »9

Devant la beauté et la complexité de l’univers, Voltaire comme bien d’autres philosophes10 se voit obligé d’admettre qu’il existe à l’origine de tant d’harmonie un grand architecte ou un grand horloger. Comment le hasard pourrait-il être l’artisan d’un univers dont la moindre parcelle – et que dire de l’être vivant ! – est si perfectionnée ? Là encore, les physiciens nous invitent à constater que :

« nous ne voyons pas les tasses brisées se recoller sur le plancher et bondir pour retourner sur la table »11 .

Cette observation renvoie au second principe de la thermodynamique selon lequel, dans tout système clos, le désordre croît toujours avec le temps. C’est ce qu’on appelle l’entropie. Autrement dit, la belle harmonie de l’univers semble présupposer l’existence d’un désordre toujours plus grand.

Alors, faut-il toujours recourir à la nécessité d’une cause première ou d’un grand horloger ? La quête philosophique pour remonter à l’origine de l’univers semble bien ébranlée par le développement des connaissances scientifiques. Et en même temps la vieille tradition de la science, convaincue de l’intelligibilité du monde pourrait bien être également battue en brèche. À Einstein qui s’étonnait :

« Ce qu’il y a de plus incompréhensible dans l’Univers, c’est qu’il soit compréhensible »12 ,

les physiciens d’aujourd’hui opposent la conviction qu’il est de moins en moins sûr que l’univers soit compréhensible. Paradoxalement, au fur et à mesure de leurs découvertes, ils ne cessent de voir s’étendre les frontières de leur ignorance. De la même manière qu’il existera toujours en mathématiques des propositions indémontrables, selon la preuve apportée en 1931 par le mathématicien autrichien, Kurt Gödel, l’explication de la totalité de l’univers restera à jamais inaccessible. Qui serions-nous pour rendre compte de toute la réalité de l’univers ? Il ne s’agit pas bien sûr pour le scientifique de renoncer à lire ce grand livre de l’univers, mais il lui faut cependant apprendre à s’y reconnaître à sa juste place.

Plutôt que de rechercher la preuve toujours hypothétique d’un commencement temporel, le croyant confesse la relation originelle et originale qui existe entre Dieu et ses créatures. Croire en « Dieu le Père tout puissant, créateur du ciel et de la terre »13 , ce n’est pas croire en un « artisan supérieur » qui, selon l’image des philosophes, fabrique une œuvre puis la laisse livrée à elle-même. La création est un acte libre : elle transcende le temps et l’espace qui sont aussi eux-mêmes créés. À ceux qui objectaient :

« Que faisait Dieu avant de faire le ciel et la terre ? »14 ,

Saint Augustin soulignait, déjà au IVe siècle, l’absurdité de la question qui pose un temps avant le temps, ce qui est contradictoire :

« Si avant le ciel et la terre, il n’y avait aucun temps, pourquoi demande-t-on ce que tu faisais alors ? De fait, il n’y avait pas d’ « alors » là où il n’y avait pas de temps. »15

Aussi est-il vain d’assimiler la création à un instant initial qui marquerait le commencement de l’univers. Dieu Père tout puissant, origine absolue de tout ce qui existe, ne cesse de donner la vie et de maintenir l’univers. La création est donc « un évènement toujours actuel »16 . Elle est une activité permanente et sans cesse renouvelée :

« Les vivants comptent sur toi
pour recevoir leur nourriture en temps voulu.
Tu donnes : eux, ils ramassent ;
tu ouvres la main : ils sont comblés.

Tu caches ton visage : ils s’épouvantent ;
tu reprends ton souffle, ils expirent
et retournent à leur poussière.
Tu envoies ton souffle : ils sont créés ;
tu renouvelles la face de la terre. »17


Il est juste de dire que Dieu, par son « souffle », adresse aux hommes à travers sa création « une immense déclaration d’amour »18 . Alors ce n’est plus seulement l’admiration mais la louange et l’action de grâces qui doivent naître au cœur du croyant. Tel est le témoignage de saint François d’Assise qui dans son Cantique des créatures se fait l’interprète de la fraternité universelle qui unit toutes les créatures :

« Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures et singulièrement pour notre frère messire le soleil (…)
Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la lune et les étoiles (…), pour mon frère le vent et pour l’air, et le nuage, et la sérénité, et pour tout temps (…), pour notre frère le feu (…), pour notre terre (…)
Sois loué, mon Seigneur, à cause de notre sœur la mort corporelle (…)
Louez et bénissez mon Seigneur, rendez-lui grâces et servez-le avec une grande humilité. »

« Louer, bénir, rendre grâces et servir » : ce n’est pas seulement la parole mais aussi les actes qui permettent à l’homme de recevoir et de faire fructifier jour après jour la création, ce don gratuit de Dieu.

à suivre

Élisabeth Gueneley

[1] Le moment de l’homme, éd. Desclée de Brouwer 1984, p. 247.

[2] Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, § 62, éd. Flammarion 1995, p. 356.

[3] Gottfried Wilhem Leibniz, La Monadologie, § 30-39, éd. Le Livre de Poche 1991.

[4] Parménide, philosophe grec présocratique, VIe-Ve siècle av. J.C.

[5] La science s’interroge sur le « comment ».

[6] Cf. Trinh Xuan Thuan, La mélodie secrète, Collection Folio/essais, Gallimard 1992.

[7] La Monadologie, § 37.

[8] Idem, § 39.

[9] Voltaire, Les Cabales, 1772.

[10] Par exemple Cicéron, Descartes, Rousseau.

[11] Stephen Hawking, Une brève histoire du temps, Éd. Flammarion, 1998, p. 190.

[12] Albert Einstein, Comment je vois le monde, Éd. Flammarion, 1979.

[13] Cf. le Symbole des Apôtres qui est l’une des façons pour l’assemblée chrétienne de proclamer sa foi au cours de la messe.

[14] Saint Augustin, Confessions, livre XI, X, 12, Bibliothèque Augustinienne, Desclée de Brouwer, 1962, p. 291.

[15] Id. livre XI, XIII, 15, p. 297. Plus loin, Saint Augustin dira  en s’adressant toujours au Seigneur : « Ton “aujourd’hui” c’est l’éternité », XIII, 16, p. 299.

[16] Catéchisme pour adultes des évêques de France, 1991, § 93.

[17] Ps. 103, 27-30.

[18] Jean-Louis Chrétien, L’arche de la parole, Collection Épiméthée, PUF 1998, p. 191.

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