Don pour le projet de la direction diocésaine

img project direction diocesaine

La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

Faire Mémoire (1)


faire-memoire« J’espère que cette commémoration sera pour nous un avertissement (…) de ce qui peut se passer si hommes politiques et diplomates errent comme des “somnambules”, sans réaliser qu’ils courent à la catastrophe » : pour Frank Walter Steinmeier, ministre des affaires étrangères de l’Allemagne, qui s’exprime ainsi lors de sa prise de fonction le 17 décembre 2013[1], commémorer la guerre de 14-18 est « un avertissement », c’est-à-dire l’occasion d’une mise en garde pour notre planète qui « cent ans après la Première Guerre mondiale est toujours un lieu dangereux ». La voix de l’Allemagne à l’égard de cette commémoration, tout comme celle bien distincte de ses voisins européens, notamment la France, nous invite à réfléchir sur ce que peut bien vouloir dire « faire mémoire » : pourquoi faire mémoire et comment ? Est-ce une nécessité ? Un risque ?

            Dans un monde où l’omniprésence de l’actualité semble ramener le temps réel à l’instant présent, l’acte de mémoire engage l’humanité dans la conscience qu’elle a d’elle-même et du monde et participe à la quête de vérité ; loin de s’opposer au travail de l’historien, les différentes facettes de la mémoire collective ne peuvent que nourrir l’effort d’intelligibilité des événements du passé pour mieux vivre le présent et anticiper l’avenir.

Faire mémoire : une nécessité pour la conscience

 

            « Conscience signifie d’abord mémoire. La mémoire peut manquer d’ampleur ; elle peut n’embrasser qu’une faible partie du passé ; elle peut ne retenir que ce qui vient d’arriver ; mais la mémoire est là, ou bien la conscience n’y est pas. Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s’oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience ? (…) Toute conscience est donc mémoire – conservation et accumulation du passé dans le présent. »

Selon Bergson, auteur de ces lignes[2], conscience et mémoire sont indissociables : sans mémoire, la conscience ne peut exister. Une personne qui a perdu la capacité de se souvenir de son passé, ne sait plus qui elle est, ni où elle est : elle tombe dans l’inconscience et l’entourage mesure bien son incapacité à se diriger par elle-même. Certes, souligne Bergson, la mémoire peut varier selon les individus, mais elle ne peut manquer totalement sans que la conscience disparaisse en même temps. Lorsqu’il parle de mémoire, Bergson se réfère à « la mémoire vraie », c’est-à-dire une mémoire active qui se distingue d’une mémoire mécanique comme celle de l’élève qui a appris par cœur une leçon et dont le souvenir n’est que le résultat de la répétition du même effort. Là, dit Bergson, il vaudrait mieux parler d’ « habitude » que de mémoire. La seule mémoire digne de ce nom est cette faculté de l’esprit qui permet de convoquer, dans le présent, le passé en tant que passé.[3] On peut discuter la distinction bergsonienne entre ces deux mémoires – faut-il, autant que le fait Bergson, séparer l’habitude de la mémoire ? – cette distinction cependant ouvre une piste de réflexion sur laquelle nous reviendrons plus loin.[4]

            Dans les dix premiers livres de ses Confessions, où il décrit l’itinéraire qui le conduit à son entrée dans l’Église catholique par le baptême, Saint Augustin retrace son chemin intérieur. Conversant avec Dieu, il évoque les souvenirs de son passé et en vient à s’étonner de la puissance mystérieuse de la mémoire. C’est par la mémoire, avec ses « grands espaces » et ses « vastes palais »[5] que le sujet recueille son expérience mais aussi celle d’autrui transmise par les témoignages. C’est par la mémoire qu’il relie en une seule trame toutes ces expériences du passé et qu’à partir d’elles, il « tisse » celles de l’avenir :

« Je pense et repense tout cela comme si c’était du présent »[6]

Par la mémoirele sujet actualise son expérience passée et par là prend davantage conscience de ce qu’il est aujourd’hui dans le présent. Il devient alors une personne capable de se projeter dans l’avenir. Sans doute, cette conscience de soi restera-t-elle toujours à approfondir car la mémoire qui en a été le chemin, ne peut contenir toute la pensée même si elle lui est nécessaire, ce que nous allons voir maintenant.

Faire mémoire, une exigence pour la vérité

 

            C’est à Platon que l’on doit cette affirmation : « Connaître, c’est se souvenir » ou dit autrement, la mémoire est la condition même du savoir. Chez Platon la mémoire, la mémoire véritable, est une réminiscence, une anamnèse[7] qui permet d’avoir accès à la vérité qui reste cachée. La preuve de ce dévoilement de la vérité par l’acte de réminiscence, en est donnée par Socrate qui interroge un petit esclave ignorant sur une question de géométrie : comment construire un carré de surface double d’un autre[8] ? Grâce aux questions de son maître, le jeune homme découvre sa capacité de réfléchir et de trouver ainsi par lui-même les solutions aux interrogations qui lui sont posées. Et Socrate de conclure :

« Donc, s’il doit y avoir en lui des pensées vraies, aussi bien dans le temps où il sera un être humain que celui où il ne l’aura pas été, pensées qui, une fois réveillées par l’interrogation, deviennent des connaissances, son âme ne doit-elle pas avoir appris dans le temps de toujours ? Car la chose est claire, c’est dans la totalité du temps qu’on est ou qu’on n’est pas un être humain ».[9]

Il y a donc réminiscence quand une « âme », ayant pris conscience de son ignorance, se met à rechercher avec courage la vérité et découvre ainsi sa puissance de penser. Pour Platon le savoir est bien tout autre chose qu’une accumulation de connaissances et d’informations sans lien les unes avec les autres ; ce qui est essentiel, c’est de rechercher par la mémoire des éléments qui se trouvent au fond de soi et de les ramener à la conscience en les reliant entre eux. Précisons néanmoins que l’argument platonicien d’une connaissance synonyme de réminiscence, repose sur l’idée d’une vie de l’âme dans un temps antérieur où elle aurait déjà contemplé la vérité qu’elle aurait oubliée en s’incarnant. D’où l’acception grecque de la vérité définie comme alètheia, c’est-à-dire ce qui est non voilé, la recherche de la vérité revenant à un processus de dévoilement. Nous ne nous emploierons pas ici à résoudre le problème soulevé par le présupposé d’une vie antérieure qui justifie la réminiscence platonicienne, nous retiendrons seulement, pour notre réflexion, la place essentielle de la mémoire dans la recherche et la découverte de la vérité : Socrate joue dans le Ménon, comme d’ailleurs dans toute l’œuvre de Platon, le rôle de celui qui invite à tenir sans cesse en éveil cette mémoire et qui l’aide à s’exercer.

            Or ce qui vaut pour une personne vaut aussi pour les peuples, d’autant que la mémoire personnelle et la mémoire collective ne cessent jamais de s’entrecroiser. Si l’on parle de nos jours de « faire mémoire », cela n’a de sens que parce que chacun de nous a le sentiment d’appartenir à un peuple, une nation, dont la prise de conscience identitaire est une condition pour la vérité des relations et des échanges dans le vaste monde contemporain. Nous ne devons pas oublier, sous peine de courir à la catastrophe, les épisodes dévastateurs de l’histoire provoqués par des idéologies qui veulent faire table rase du passé. Toutefois nous avons toujours à apprendre comment utiliser notre mémoire.

La mémoire en travail

            Si la mémoire est bien cette capacité de faire remonter à la conscience les souvenirs du passé, le sien et celui de ceux qui nous ont précédés, il y a lieu de s’interroger sur la fidélité de la mémoire en même temps que sur son utilisation.

            En effet, rien de plus fluctuant que les souvenirs ; aussi le travail de la mémoire, même s’il s’appuie sur des témoignages, exige une constante élaboration, une construction sans cesse à aménager, voire à réaménager. Elle est certainement juste cette revendication d’un droit à l’oubli, comme le déclare Nietzsche, lorsque l’homme s’accroche à des souvenirs figés qui le tournent irrémédiablement vers le passé au détriment du présent mais il serait suicidaire de « vivre presque sans se souvenir » :

« Il est possible de vivre presque sans se souvenir, et de vivre heureux, comme le démontre l’animal, mais il est impossible de vivre sans oublier. (…) Il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit au vivant et qui finit par le détruire, qu’il s’agisse d’un homme, d’une nation ou d’une civilisation. »[10]

Cette nécessité de l’oubli, prônée par Nietzsche, nous met au cœur du débat du travail de mémoire : comment trouver l’équilibre entre d’une part, une mémoire répétitive[11] dont les souvenirs incitent à la mélancolie ou à la bonne conscience et d’autre part, l’invitation, souvent entendue de nos jours, à « tourner la page ». Dans son roman L’Écriture ou la vie, Jorge Semprun qui a connu l’enfer inimaginable des camps de la mort lors de sa déportation à Buchenwald, a pu, après de nombreuses années d’ « amnésie volontaire »[12], témoigner de l’horreur quotidienne de la vie d’un camp de concentration. Sa mémoire parvient à être créative : au fil de l’écriture de ses souvenirs atroces, l’auteur mêle tout ce qui le rattache à la vie à travers la littérature, la poésie, la philosophie :

« Pourtant, un doute me vient sur la possibilité de raconter. Non pas que l’expérience vécue soit indicible. Elle a été invivable, ce qui est autre chose, on le comprendra aisément. Autre chose qui ne concerne pas la forme d’un récit possible, mais sa substance. Non pas son articulation, mais sa densité. Ne parviendront à cette substance, à cette densité transparente que ceux qui sauront faire de leur témoignage un objet artistique, un espace de création. Ou de recréation. Seul l’artifice d’un récit maîtrisé parviendra à transmettre partiellement la vérité du témoignage. Mais ceci n’a rien d’exceptionnel : il en arrive ainsi de toutes les grandes expériences historiques. »[13]

Peut-être y a-t-il tout un art de vivre en sachant oublier – on retrouve là un lointain écho du célèbre « carpe diem », « cueille le jour présent »[14] de la sagesse épicurienne qui invite à se concentrer sur le présent pour chasser l’inquiétude, l’angoisse et la mélancolie -, mais celui qui refuse d’entrer dans ce travail de mémoire tombe dans l’indifférence de ce qui fait la substance du présent : il y a des événements dont l’homme est tributaire aujourd’hui, il y a surtout des idéaux et des valeurs sans lesquels l’humanité bascule vite dans l’inhumanité s’ils ne sont pas réactiver par la mémoire : le respect, la fraternité, la justice, la liberté, la responsabilité, le courage, le dépassement de soi, la dignité de chaque être humain, le désir de paix …

            Une mémoire fidèle est celle qui sait qu’elle ne doit jamais renoncer à se souvenir du passé, dût-elle faire l’expérience de souvenirs qui, plus ou moins partiellement, lui échappent : le travail de mémoire est un travail à plusieurs et les autres peuvent aider à retrouver les souvenirs perdus. Malheureusement il y a des situations où la mémoire se trouve abusée. C’est ce qui se passe lorsque, pour reprendre les qualificatifs utilisés par Paul Ricœur, la mémoire est « empêchée », « manipulée » ou encore « commandée »[15] :

-          la mémoire « empêchée » est une mémoire blessée. C’est par exemple celle sur laquelle opère le travail de la psychanalyse : à la suite d’un événement traumatique, le patient souffre de troubles de mémoire ; le témoin à qui il s’adresse l’aide à lever la résistance qui obstrue sa mémoire. Il en est de même pour la mémoire collective.

-          La mémoire « manipulée » est un effet de l’idéologie. C’est par les récits qui leur sont faits qu’un peuple ou un individu construisent leur identité. L’insistance sur certains faits, ou au contraire l’omission d’autres, est l’une des manifestations de cette stratégie de manipulation.

-          Enfin, la mémoire « commandée », « c’est ce qui se passe quand les histoires officielles sont récitées par des écoliers ou quand des hymnes nationaux sont chantés avant des compétitions sportives ou lors de commémorations officielles comme des défilés de fêtes nationales »[16].

Ces trois formes d’exploitation de la mémoire se ramènent à différents modes de sélection des souvenirs, consciemment et volontairement dans les deux derniers cas, inconsciemment et involontairement dans le premier cas. Ces situations nous enseignent qu’il faut donner du temps au travail de la mémoire pour que celle-ci progresse dans l’exactitude de ses souvenirs vers une connaissance plus vraie du passé. On peut en déduire que loin de s’opposer l’une à l’autre, l’histoire et la mémoire s’appellent mutuellement pour un enrichissement partagé. L’histoire dont on peut dire qu’elle est une science de l’interprétation, n’a pas seulement à apprendre à « raconter autrement » les événements du passé mais elle doit apprendre « à les laisser raconter par les autres »[17], ce qui est de loin le plus difficile. Les récits de la mémoire collective sont aussi importants pour l’historien que les événements eux-mêmes. L’exemple douloureux de « l’affaire du carmel d’Auschwitz »[18] illustre la nécessité d’un dialogue entre les différentes mémoires non pas pour « purifier la mémoire », expression où se laisse deviner une volonté de manipulation, mais pour l’aider à progresser dans sa fidélité au passé.

                                                                                                                                 (à suivre)

 

                                                                                                          Élisabeth Gueneley


[1] Cf. article de Camille Le Tallec, Journal La Croix, 10/01/14.

[2] Bergson, L’énergie spirituelle, PUF, coll. « Quadrige », 5ème édition, 1996, p. 5. C’est nous qui soulignons.

[3] Pour la distinction de ces deux mémoires, se reporter au livre de Bergson : Matière et mémoire, PUF, coll. « Quadrige », 5ème édition, 1997.

[4] Cf. notre troisième partie : La mémoire en travail.

[5] Les Confessions, X, VIII, 12.

[6] Id. VIII, 15, in Bibliothèque Augustinienne, Desclée de Brouwer, 1962, p. 167.

[7] Anamnèse vient de deux mots grecs : ana, adverbe qui indique l’idée de remonter et mnémè, substantif qui désigne l’action ou la faculté de se souvenir, la mémoire.

[8] Cf. le dialogue de Platon intitulé Ménon.

[9] Ménon, 86a, Œuvres complètes, T. 1, Bibliothèque de La Pléiade, Trad. Léon Robin, 1966, p. 536. C’est nous qui soulignons.

[10] Nietzsche, Considérations inactuelles, Seconde considération intempestive, 1872.

[11] Cf. la critique de Bergson, citée plus haut, sur la « mémoire-répétition ».

[12] C’est ainsi qu’il s’exprime.

[13] Jorge Semprun, L’Écriture ou la vie, Gallimard 1994, p. 23. C’est nous qui soulignons.

[14] Horace, Odes XI, livre 1.

[15] Paul Ricœur, La Mémoire, l’histoire et l’oubli, Paris, éd. du Seuil 2000. Nous utilisons ici l’article de Charles Reagan, « Réflexions sur l’ouvrage de Paul Ricœur : la Mémoire, l’histoire, l’oubli », Transversalités 2/2008 (N° 106), p. 165-176.

[16] Cf. article cité précédemment.

[17] Paul Ricœur, Cf. Texte prononcé au congrès de la Fédération Internationale de l’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT) à Prague en octobre 2000. Ce texte est publié dans « Les droits de la personne en question – Europe Europa 2000 », publication FIACAT.

[18] « Auschwitz n’appartient à personne » : déclarait Simone Veil au journal l’Express, 18 août 1989.

 

 

Imprimer E-mail