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La Vie des Diocèses - émission de KTO du 24 juin 2019

L’amitié (II)

“Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ?” Jn 21, 15.16[1]

 

            Pour Aristote, nous l’avons vu dans la rubrique précédente, l’amitié est nécessaire à la vie heureuse. Certes, dit-il, on doit bien admettre, si l’on observe la réalité, différentes formes d’amitié mais il faut savoir distinguer l’amitié véritable qui est une amitié vertueuse, dans laquelle les amis ne cessent de se vouloir du bien, des amitiés qui ne peuvent guère durer, parce qu’elles sont fondées sur l’intérêt ou le plaisir. L’homme a besoin d’amis vertueux avec lesquels il vivra une réelle intimité.

 

            Néanmoins, parmi les questions que soulève Aristote dans les chapitres VIII et IX de son Éthique à Nicomaque et qui portent sur l’amitié, il en est une qui retiendra maintenant notre attention : “Jusqu’où l’amitié est-elle possible ?” En effet, derrière cette question, Aristote évoque l’impossibilité de l’amitié lorsqu’il existe une trop grande distance entre les deux amis et il ajoute: “cela saute aux yeux plus que partout ailleurs dans le cas des dieux, si grande est leur supériorité en tous biens !” [2]

           

            S’il est sans doute difficile de concevoir pour le Dieu d’Aristote, et d’une manière générale pour le Dieu des philosophes, des liens d’amitié avec les hommes, la tradition biblique présente l’image entièrement nouvelle d’un Dieu qui aime l’homme et veut en faire “son” ami. Nous essayerons de comprendre, à la lumière de la Révélation, comment Jésus Christ est le fondement de l’amitié entre Dieu et l’homme, et de l’amitié des hommes entre eux.

Un Dieu ami de l’homme ?

            Fervent défenseur de l’amitié entre les hommes, Aristote écarte toute possibilité d’amitié avec Dieu. Le Dieu auquel se réfère Aristote est “le principe” auquel est suspendu le monde ; “premier moteur immobile”, c’est lui qui met tout l’univers en mouvement. Ce Dieu jouit d’une vie éternelle qui suffit à sa félicité[3]; il n’a donc pas besoin d’entrer en relation avec l’homme. Quant aux dieux qui peuplent l’univers grec antique, Aristote considère, comme une évidence, que la distance est telle avec les hommes que ceux-ci ne peuvent que leur accorder respect et reconnaissance[4].

            Craindre Dieu ou devenir son ami : ne serait-ce pas là tout l’enjeu de la foi de l’homme qui s’appuie sur l’expérience d’un Dieu qui vient à sa rencontre ? Dans son Mémorial écrit lors de la nuit du 23 novembre 1654, Pascal exprime une certitude, non pas la certitude de l’existence de Dieu, mais celle de sa présence :

« “Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob”,

     non des philosophes et des savants.

     Certitude, certitude, sentiment, joie, paix.

     Dieu de Jésus Christ.

     Mon Dieu et votre Dieu. »

Le souvenir de cette “nuit de feu”, que Pascal note dans son Mémorial, est le dénouement d’un drame intérieur[5] où l’âme parvient à goûter la joie et de paix de la présence de Dieu :

« Le Dieu des chrétiens ne consiste pas en un Dieu simplement auteur des vérités géométriques et de l’ordre des éléments (…). Il ne consiste pas en un Dieu qui exerce sa providence sur la vie et sur les biens des hommes, pour donner une heureuse suite d’années à ceux qui l’adorent (…). Mais le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, le Dieu des chrétiens, est un Dieu d’amour et de consolation ; c’est un Dieu qui remplit l’âme et le cœur de ceux qu’il possède ; c’est un Dieu qui leur fait sentir intérieurement leur misère, et sa miséricorde infinie ; qui s’unit au fond de leur âme ; qui la remplit d’humilité, de joie, de confiance, d’amour ; qui les rend incapables d’autre fin que lui-même. »[6]

« Le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob, […] Dieu de Jésus Christ » : dans la tradition chrétienne, nous n’avons pas affaire à un Dieu abstrait, enfermé dans sa divinité et donc éloigné de l’homme. Le Dieu que nous présente la Bible est un Dieu qui fait alliance avec l’homme. On peut alors comprendre que la Bible n’hésite pas à considérer comme “amis de Dieu” ceux qu’il a choisis et qui, dans la fidélité, coopèrent à son alliance. Ainsi en est-il par exemple d’Abraham qui met sa foi dans le Seigneur, même à l’heure du choix décisif – va-t-il, comme lui demande Dieu, sacrifier son fils, son unique qu’il chérit, et renoncer à la promesse qu’il incarne ? [7] - :

« Abraham crut à Dieu, cela lui fut compté comme justice et il fut appelé ami de Dieu. »[8]

C’est donc toujours sur la foi, la confiance, que se fonde l’amitié. L‘épreuve d’Abraham révèle combien l’amitié et la foi échappent aux réalités visibles. Abraham a cru avant même de percevoir les signes du Seigneur et c’est par la foi, qu’il a pu les reconnaître. Car Dieu révèle ses desseins à ses amis :

« Le Seigneur s’était dit : “ Est-ce que je vais cacher à Abraham ce que je veux faire ?”[9] »

Les amis de Jésus

« Amen, Amen, je vous le dis : avant qu’Abraham fût, moi, je suis. »[10]

               Mettant à son comble l’indignation de ses auditeurs[11], Jésus rappelle la communion éternelle qui existe entre lui et son Père avant Abraham. Depuis toujours, Jésus vit dans l’intimité avec Dieu. Au temps voulu, il entre dans le temps et l’espace des hommes pour révéler l’amitié indéfectible de Dieu pour les hommes qui, malgré l’avertissement des prophètes, s’obstinent dans leur manque de foi. En “devenant semblable aux hommes”[12], Jésus franchit la distance incommensurable qui existe entre Dieu et l’homme. Avec Jésus, Dieu se fait proche de l’homme et cette proximité dérange jusqu’à provoquer le scandale comme le montre la réaction violente de ceux qui n’accueillent pas sa parole. Mais Jésus s’offre lui-même pour nous comme l’ami fidèle qui donne sa vie pour ceux qu’il aime. Parce qu’il est pleinement Fils, Jésus vit dans une intimité inouïe avec son Père[13]. À l’heure de sa passion et de sa mort sur la croix, Jésus donne à ses disciples la capacité de rentrer dans le secret de cette amitié divine dont il est le médiateur :

« Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai entendu de mon Père, je vous l’ai fait connaître. »[14]

Jésus connaît la bonté infinie de son Père ; il la manifeste dans sa victoire sur le mal et la mort. En passant de ce monde à son Père, il peut introduire ceux qui croient en lui, dans une amitié véritable avec Dieu. C’est ce dont témoigne l’évangéliste Jean lorsqu’il relate, en choisissant les mots, le dialogue entre Jésus ressuscité et l’apôtre Pierre : ce n’est pas la philia, modèle de l’amitié retenue par les Grecs, mais l’agapè qui désigne l’amour parfait donné dans le Christ :

« “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment, plus que ceux-ci ?”

Il lui répond : “Oui, Seigneur ! Toi, tu le sais : je t’aime.”

Jésus lui dit : “Sois le berger de mes agneaux.”

Il lui dit une deuxième fois : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu vraiment ?”

Il lui répond : “Oui, Seigneur ! Toi tu le sais : je t’aime.”

Jésus lui dit : “Sois le pasteur de mes brebis.”

Il lui dit, pour la troisième fois : “Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ?”

Pierre fut peiné parce que, pour la troisième fois, Jésus lui demandait : “M’aimes-tu ?” Il lui répond : “Seigneur, toi, tu sais tout : tu sais bien que je t’aime.” Jésus lui dit : “Sois le berger de mes brebis.” »[15]

Alors que les deux premières questions de Jésus expriment l’amour vrai (agapè), la réponse de Pierre parle de l’amour d’amitié (philia). Pierre, après son reniement[16], ne peut plus prétendre aimer “vraiment” Jésus, mais il ose dire qu’il l’aime d’amitié. Si Pierre est “peiné” lorsque Jésus lui demande pour la troisième fois s’il l’aime, c’est parce que cette question – l’évangéliste utilise ici le verbe philein – va jusqu’à contester cet amour d’amitié dont il se prévaut.

Contrairement à ce que pensait Aristote[17], ici l’amitié et la vérité vont ensemble. Car si Jésus amène Pierre à faire la vérité en lui, ce n’est pas pour le juger mais pour l’aider à reconnaître son péché et en même temps lui ouvrir un avenir : “Sois le berger de mes brebis.” Ce ne sont pas les qualités personnelles de Pierre qui en font un pasteur, mais la grâce de l’agapè que lui accorde Jésus par son pardon.

Ce don de l’amitié parfaite, qu’aucune amitié de ce monde ne peut atteindre, éclaire le commandement que Jésus donne à ses disciples :

« Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés”[18]

À ses disciples, c’est-à-dire encore aujourd’hui, à tous ceux qui croient en lui et le reçoivent dans sa parole et dans l’eucharistie[19], Jésus donne la force et la lumière de son Esprit pour vivre entre eux dans cette amitié véritable. La communauté des disciples, c’est-à-dire l’Église, est le lieu privilégié où se vit l’amitié. Telle est, peut-on dire, la dimension “mystique” de l’amitié : le Christ, source de toute amitié vraie, donne à ceux qui l’aiment,

« les mêmes dispositions, le même amour, les mêmes sentiments »[20].

C’est dans la joie de ce témoignage d’amitié fraternelle que se révèlent, pour la communauté des croyants mais aussi pour ceux qui accueillent ce témoignage, la bonté et la tendresse de Dieu pour l’homme.

                                              

                                                                       Élisabeth Gueneley

            


[1] L’addition de l’adverbe “vraiment” dans la traduction officielle liturgique (éd. Mame 2013) permet d’exprimer la différence entre les deux verbes grecs agapan et philein qui sont utilisés dans le dialogue entre Jésus et Simon-Pïerre. Nous reviendrons sur ce point dans la seconde partie de notre réflexion.    

[2] Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VIII, chapitre 9, 1158 b. Collection Le livre de poche, traduction R.A. Gauthier.

[3] Aristote, Physique VII, 1, 241b et Métaphysique XII, 7, 1072b.

[4] Cf. citation précédente, note 2.

[5] Pascal, Pensées 377 (éd. Lafuma), 280 (éd. Brunschvicg) : « Qu’il y a loin de la connaissance de Dieu à l’aimer. » La mention du mot “Feu” dans le texte du Mémorial peut être interprétée comme étant le symbole de la présence divine, telle qu’elle est mentionnée dans le récit de Moïse près du buisson ardent (Ex 3, 2) ou encore sur la montagne du Sinaï (Ex 19, 18).

[6] Pensées 449 (éd. Lafuma), 556 (éd. Brunschvicg).

[7] Gn 22, 2. On peut lire ou relire tout ce chapitre 22 de la Genèse qui est l’un des grands textes de la foi chrétienne.

[8] Jc 2, 23.

[9] Gn 18, 17.

[10] Jn 8, 58.

[11] Cf. Jn 8, 59 : « Alors ils ramassèrent des pierres pour les lui jeter. »

[12] Ph 2, 5-7.

[13] Ainsi en témoigne l’usage du terme “Abba” utilisé par Jésus lorsqu’il s’adresse à son Père : Cf. Mc 14, 36.

[14] Jn 15, 15.

[15] Jn 21, 15-17. Nous donnons la traduction officielle liturgique, éd. Mame 2013. Cf. note 1.

[16] Cf. Jn 13, 38 ; 18, 25-27.

[17] “Si (…) vérité et amitié nous sont chères l’une à l’autre, […] c’est pour nous un devoir sacré d’accorder la préférence à la vérité.” Aristote, Éthique à Nicomaque, 1, 4, 1096 a 13, Traduction J. Tricot.

[18] Jn 15, 12.

[19] Dans les premières communautés chrétiennes, on utilisait le mot agapè pour désigner l’eucharistie : Jésus, Parole faite chair, se donne en nourriture pour l’homme (cf. Jn 6, 51-58).

[20] Ph 2, 2.

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