Homo viator

« Viatores sumus »[1]

            « Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage »[2] : le récit légendaire de l’Odyssée d’Ulysse, source d’inspiration pour tant d’auteurs et d’artistes au long des siècles, rejoint bien l’homme de tout temps et de tout lieu, toujours enclin à quitter son « ici » pour se lancer vers des horizons nouveaux. Or si ce “beau voyage”, qu’il faut entendre non seulement dans son sens littéral de déplacement géographique mais aussi dans son sens métaphorique de quête existentielle, s‘élargit de nos jours jusqu’aux dimensions de l’espace interplanétaire, la question reste invariablement la même : l’homme sait-il au juste où il va ? Le terme de ce voyage se réduirait-il à une pure et simple utopie[3] ?

            Au cours de l’histoire, l’expérience humaine du pèlerin nous enseigne que tout voyage a un but même si, ce but ayant été atteint, subsiste en l’homme un besoin continuel de repartir.

« L’homme qui marche »[4]

            Si le militaire sait, parce qu’il l’a appris, se tenir immobile et droit dans la position “garde-à-vous”, il faut bien reconnaître que l’homme, spontanément, ne tient pas en place : ses pieds l’entraînent irrésistiblement à marcher. Telle est bien cette étape décisive du développement de l’enfant qui, après avoir acquis la station debout, se lance, non sans périls, à la découverte de l’espace qui l’environne. Se mettre en marche est pour l’homme un besoin aussi impérieux que la soif et la faim ou le besoin de se faire comprendre et d’entrer en relation avec autrui.

            On observe, dans nos sociétés occidentales durant les cinq dernières décennies, un goût persistant pour la marche comme l’illustre par exemple le succès des sentiers de grande randonnée. Que ces marches s’effectuent dans des régions montagneuses, en France ou à l’autre bout du monde (Népal, Cordillère des Andes, etc.), qu’elles traversent les déserts du Sahara ou d’ailleurs, qu’elles empruntent des sentiers forestiers ou côtiers, voire les trottoirs de quelques grandes villes, ne devons-nous pas reconnaître en tous ces cheminements la recherche d’une certaine sagesse, la quête d’une vie heureuse ? Parce que ses pas le maintiennent les pieds bien au sol, l’homme qui marche, apprend à modifier son regard sur les choses, sur les autres, sur lui-même.

            En effet, à l’inverse d’un grand nombre d’activités sportives qui exaltent la vitesse, l’élan ou l’élévation, la marche rappelle inexorablement la gravité de la terre : inutile de s’illusionner, toutes les choses ont du poids, à commencer par son propre corps grâce auquel le marcheur, en expérimentant sa puissance et sa fragilité, mesure sa finitude. L’homme qui marche avance au rythme de ses pas ; ceux-ci, accordés aux mouvements de sa respiration, lui enseignent que rien de ce qui est humain ne se construit dans la précipitation. Ainsi en est-il d’une rencontre – il ne suffit pas de se croiser pour se rencontrer - ou d’un souvenir qui s’ancrera dans la mémoire à condition d’avoir prêté suffisamment d’attention, ou encore d’un échange qui n’aura pu naître que par la prudence des paroles adressées l’un à l’autre.

     Par la marche qui lui fait éprouver sa condition humaine, l’homme apprend aussi à goûter la liberté. Paradoxe, penseront certains trop habitués au confort de la vie ! Mais il s’agit justement pour le marcheur de quitter les contraintes ordinaires d’une existence ressentie comme stressante, superficielle et factice : combien de journées occupées à passer d’un écran à un autre – ordinateur, téléphone, télévision – où défilent à grande vitesse toutes sortes de messages et d’images qui limitent notre contemporain dans un espace complètement virtuel ! Le marcheur cherche à établir un tout autre rapport à l’espace et au temps : marcher non par nécessité mais de façon gratuite, s’ouvrir à tout ce qui se présente à lui, se laisser gagner par la simplicité de vie qui imprègne les journées et rester disponible pour accueillir l’imprévu, autant de dispositions qui contribuent à l’élever vers les beautés du monde et à le transformer en profondeur.

            Cependant ce besoin de partir sur les chemins du monde, pour rompre les amarres d’un univers jugé négativement, n’est-il pas le symptôme d’un mal intérieur ? Le marcheur ne risque-t-il pas de vivre douloureusement son retour et de garder en lui la nostalgie d’un ailleurs qui le pousse, sitôt revenu, à projeter un nouveau départ ? Il faut entendre une telle objection. Déjà dans l’Antiquité, les philosophes dénonçaient ce besoin de partir vers des lieux éloignés pour y trouver le bonheur et la paix :

« Si les hommes pouvaient, de même qu’ils semblent sentir au fond du cœur le poids dont la lourdeur les accable, apprendre à connaître d’où vient le mal et pourquoi ce lourd fardeau de misère séjourne dans leur cœur, ils ne vivraient pas comme nous les voyons vivre pour la plupart, ignorant ce qu’ils veulent l’un et l’autre, et cherchant sans cesse à changer de place, comme s’ils pouvaient jeter bas leur charge. (…) Chacun cherche à se fuir soi-même. »[5]

L’une des pages bien connues de l’Évangile n’a pas ignoré ce penchant bien humain …

« Deux hommes sur une route,

       deux hommes qui marchent :

       ils faisaient route vers Emmaüs …

   Ils tournaient le dos à Jérusalem,

       Jérusalem, la ville de la déroute et du malheur.

   Comme si la fuite pouvait être une issue … »[6]

Le pèlerin

            Sur la route qui conduit de Jérusalem à Emmaüs, les deux voyageurs marchent le cœur plein de tristesse et le visage sombre[7]. L’espérance est morte, l’horizon est bouché :

« Nous, nous espérions que c’était lui qui allait délivrer Israël. Mais avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. »[8]

Mais la parole de “l’étranger”[9], qui s’est approché pour marcher avec eux, vient briser leurs représentations et les mettre sur une autre voie. Aussi, à l’approche du village, le pressent-ils de rester avec eux :

« Reste avec nous, car le soir approche et déjà le jour baisse ».[10]

Le récit de Luc, qui rejoint la sensibilité et les sentiments propres de son lecteur, est une catéchèse pour celui qui veut croire : l’acte par lequel se fait reconnaître Jésus, cet “étranger” qui leur a interprété “dans toute l’Écriture ce qui le concernait”[11], est “la fraction du pain”[12]. Tout chrétien saura retrouver, dans la structure même du récit des disciples d’Emmaüs, les deux grands moments d’une célébration eucharistique : d’abord la liturgie de la Parole, qui s’effectue ici sur la route, suivie de la liturgie du repas. Pour nos deux marcheurs qui ont mangé ce pain, ce n’est qu’après que Jésus a disparu à leurs yeux qu’ils reconnaissent sa présence : Jésus n’est plus devant eux mais en eux[13]. Ils peuvent alors exprimer ce dont ils ont pris conscience :

« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route ? »[14]

Ainsi c’est bien en un lieu, nommé Emmaüs, à la table d’une auberge, étape du soir, que s’effectue cette conversion du cœur. Et aussitôt nos deux marcheurs se lèvent et refont, en sens inverse, tout le chemin pour annoncer la Bonne Nouvelle aux onze Apôtres et à leurs compagnons.

            Cette expérience bouleversante n’est-elle pas celle qui arrive au marcheur quand il se fait pèlerin ? Car l’homme, qu’il sache ou non le reconnaître, est à la recherche d’un lieu où il puisse rencontrer une Présence. Être pèlerin, c’est partir pour aller quelque part ; le pèlerinage ne se réduit pas à la marche, il a une destination. Au cours de son histoire, l’Église a développé une géographie des lieux de pèlerinage vers lesquels se dirigent les pèlerins et qui sont des haltes marquées de significations diverses, localement ou internationalement connues : Jérusalem et la Terre sainte, Rome, Lourdes, Saint Jacques de Compostelle, le Mont Saint Michel, Notre Dame de La Salette ou Notre-Dame du Puy-en–Velay et tant d’autres lieux, y compris les nombreux petits sanctuaires, signes du rayonnement d’un saint ou d’un grand témoin de l’Évangile. Aussi le pèlerin s’inscrit-il dans une histoire à laquelle il se sent appartenir ; au cours de sa marche, qu’il soit seul ou avec d’autres, il se fait membre d’un peuple qui l’a précédé et dont il peut deviner la présence à travers les traces matérielles qui demeurent : églises, chapelles, vitraux, statues, ex-voto, lampes, etc. Cet enracinement historique des lieux de pèlerinage manifeste que le christianisme n’est pas une idéologie mais qu’il est solidement ancré dans la réalité. Le pèlerin révèle à l’homme de ce monde que son chemin n’est pas une errance sans fin.

            Et pourtant, lorsqu’il arrive au terme de son pèlerinage, le pèlerin sait qu’il lui faut repartir. N’est-ce pas d’ailleurs là le sens étymologique du mot pèlerin : peregrinus en latin signifie l’étranger, l’exilé. Le pèlerin n’est pas, à l’origine, celui qui va quelque part, mais d’abord l’étranger, c’est-à-dire celui qui n’est jamais chez lui là où il marche. C’est cette image d’hommes “étrangers résidents ou de passage”[15] que la Bible retient pour caractériser non seulement le peuple d’Israël, marqué fondamentalement par l’expérience de l’Exode, mais aussi tout fidèle du Christ dont la demeure définitive ne peut être atteinte ici-bas. Et autant le peuple d’Israël, durant les quarante années au désert, connut nombreuses occasions d’égarement et de tentations, autant le fidèle qui se met en marche, peut aussi s’écarter des droits chemins et traverser des temps d’obscurité. La route, parabole de la vie, invite sans cesse le pèlerin à choisir en ce monde son itinéraire sans jamais oublier l’injonction donnée dans le livre du Deutéronome :

« Vois ! Je mets aujourd’hui devant toi ou bien la vie et le bonheur, ou bien la mort et le malheur. »[16]

Les Pères de l’Église ont très souvent repris cette image de l’homme en exil sur la terre et dont la vie est une peregrinatio perpetua, un pèlerinage perpétuel vers le Royaume de Dieu déjà mystérieusement présent. Saint Augustin, qui se réfère au récit des disciples d’Emmaüs, rappelle aux voyageurs que nous sommes l’importance vitale de la pratique de l’hospitalité tout au long de la route :

« Et toi désires-tu la vie ? Fais ce qu’ils firent, et tu reconnaîtras le Seigneur. Ils ont offert l’hospitalité. Le Seigneur semblait résolu à poursuivre sa route au loin, mais ils l’ont retenu. Et lorsqu’ils sont arrivés au terme de leur voyage, ils lui ont dit : “Reste avec nous, car le jour tombe”. Retiens l’étranger, si tu veux reconnaître ton Sauveur. Ce que le doute leur avait pris, l’hospitalité le leur a rendu. Le Seigneur s’est manifesté dans la fraction du pain. Apprenez où chercher le Seigneur, apprenez où le posséder, où le reconnaître : en mangeant. »[17]

Dans la langue française, le mot “hôte” désigne aussi bien celui qui reçoit que celui qui est reçu. Puissent les voyageurs que nous sommes, se reconnaître, à la halte du soir, tout à la fois l’un et l’autre, c’est-à-dire celui qui reçoit parce qu’il se sait déjà reçu par un hôte invisible mais réellement présent !

                                                                                 Élisabeth Gueneley

 


[1] Saint Augustin, “Nous sommes des voyageurs“. “Homo viator” signifie “l’homme voyageur”.

[2] Joachim du Bellay, Les Regrets (1558).

[3] On doit à Thomas More en 1516 l’usage de ce terme d’origine grecque composé d’un préfixe “ou” qui signifie “sans” et du substantif “topos”, le lieu. Thomas More utilise aussi de manière exceptionnelle le terme eutopie, dont le préfixe “eu” signifie “bon” : l’eutopie traduit l’idée de “bon lieu”.

[4] Derrière ce titre, nous pensons entre autres à deux monumentales sculptures : celle d’Auguste Rodin réalisée en 1907 et celle d’Alberto Giacometti, la plus emblématique de ses œuvres, réalisée en 1960.

[5] Lucrèce, De la Nature, III, 1053 ss. C’est nous qui soulignons.

[6] Paul Baudiquey, Pleins signes, Emmaüs II, Cerf 1986. Il s’agit d’une évocation du récit des disciples d’Emmaüs dans l’évangile de Luc, 24, 13-35 que nous invitons à lire ou relire.

[7] Lc 24, 17.

[8] Lc 24, 21. Nous utilisons la traduction officielle liturgique, Mame, Paris 2013.

[9] Lc 24, 18.

[10] Lc 24, 29.

[11] Lc 24, 27.

[12] Lc 24, 30 et 35.

[13] Cf. Jn 6, 56 : “Celui qui mange ma chair … demeure en moi, et moi, je demeure en lui.”

[14] Lc 24, 32.

[15] 1 Pierre 2, 11.

[16] Dt 30, 15.

[17] Sermon 235, 2-3.

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