Le corps (2)

            Que dit le corps ? Notre rubrique précédente nous a permis de montrer que cette question se heurte à des conceptions restrictives du corps : d’une part un dualisme séparant l’âme et le corps, d’autre part un matérialisme réduisant le corps à un objet semblable à une machine qui fonctionne selon ses propres lois. À l’opposé, nous avons aussi relevé au cours de l’histoire de la pensée occidentale, une approche unifiée du corps, notamment avec le courant de la phénoménologie qui distingue, sans les séparer, le « corps » et la « chair » : c’est parce qu’il souffre, désire, ressent du plaisir ou de la crainte, éprouve de la tendresse ou de la haine, que l’homme apprend à connaître son corps.

            À partir de ces deux notions, celle d’un corps objectif, capable d’être représenté, et celle de la chair, qui renvoie à une expérience subjective, nous allons maintenant nous interroger sur la relation au corps dans la culture contemporaine : l’intérêt multiforme accordé au corps ne se développe-t-il pas au détriment de l’attention portée à la chair ? De quoi parlons-nous lorsque nous défendons la dignité du corps ? Peut-on honorer l’homme si l’on n’honore pas sa chair ?

           

            Le corps « désincarné »

            La biologie de nos jours ramène le corps vivant à un ensemble de processus mécaniques – la respiration, la digestion, la circulation, la reproduction, etc… - mais elle n’a que faire de la manière dont nous les ressentons. Le développement de la technique, étroitement lié à celui de la science, produit des représentations de plus en plus précises des différents organes et fonctions du corps devant lesquelles il serait bien déplacé de ne pas s’émerveiller : grâce au développement de l’imagerie médicale, combien de troubles, de maladies, ont pu être détectés et soignés ! Et pourtant ce serait s’aveugler de ne pas reconnaître les limites d’un tel développement, surtout lorsque celui-ci impose un discours dominant dans la façon d’envisager le corps humain. Car si le corps en tant qu’objet matériel peut être représenté, il n’en est pas de même de la chair. Or n’appréhender le corps humain qu’à partir de ses représentations, c’est oublier l’expérience charnelle de l’homme, c’est taire ce que l’homme ressent et éprouve, autrement dit, c’est dénier l’homme vivant : la douleur que j’éprouve n’apparaît pas sur l’image lue par le radiologue.

            On devine les dangers d’une « réduction du monde-de-la-vie »[1] au monde de la représentation produit par l’expansion faramineuse de l’univers scientifique et technique, lui-même encouragé par des intérêts économiques énormes. Ce monde de la représentation domine des pans entiers de notre culture contemporaine comme nous allons le montrer à travers deux domaines : le sport et la procréation médicalement assistée.

             “Citius, Fortius, Altius”, cette devise proposée par Pierre de Coubertin en 1894 au Comité International Olympique (CIO) laissait-elle présager l’ambivalence actuelle du phénomène sportif ? Pour Henri Didon, prêtre dominicain, recteur du collège Albert-le Grand d’Arcueil[2], père de cette formule latine qui signifie « plus vite, plus haut, plus fort », il s’agissait de présenter ce qu’on appelle de nos jours un projet éducatif, en invitant les élèves à progresser tant sur le plan physique (« plus vite »), intellectuel (« plus fort ») que spirituel (« plus haut »). On peut rappeler la version longue que le CIO donna de cette devise :

  « Le plus important aux Jeux Olympiques n’est pas de gagner mais de participer, car l’important dans la vie, ce n’est pas le triomphe mais le combat ; l’essentiel, ce n’est pas d’avoir vaincu mais de s’être bien battu. »

Or aujourd’hui, on est autorisé à s’interroger sur une certaine façon généralisée de pratiquer le sport. La  “marchandisation” du champion sportif conduit au culte de la performance. Ce culte qui règle le déroulement des championnats de toutes catégories, imprègne tous les échelons de la pratique sportive, même les plus modestes. Pour gagner la compétition, le vainqueur doit accomplir ce qu’aucun autre avant lui n’avait déjà réalisé. Aussi s’agit-il d’entraîner son corps à repousser sans cesse ses limites : battre un record nécessite un dépassement qui n’a jamais de fin et l’on sait dans quelle démesure – surentraînement, dopage …- tombe une majeure partie des sportifs de haut niveau. Une telle logique peut pousser le sportif à l’abus et l’inviter à tricher avec sa chair : à un degré élevé d’entraînement, qui devient un véritable dopage auquel vient s’ajouter l’absorption de substances stimulantes, où se trouve la frontière entre le plaisir et la douleur ? De plus peut-on taire les risques sur la santé qu’encourent ceux qui se soumettent à de tels excès ? Pour assurer le succès du spectacle sportif des temps modernes, s’agit-il de fabriquer des corps modifiés ?

  « À l’avenir, demain, dans dix ans, dans vingt ans, il y aura quelque chose qui ne s’appellera plus EPO mais “XYZ”, qui sera indétectable, qui améliorera la performance. Pour la génération qui viendra, il y aura toujours le moment de la décision, du choix. »[3]

Par cette réflexion, Christophe Bassons, coureur cycliste dont les prises de position anti-dopage furent mal supportées par ses coéquipiers du Tour de France en 1999, dénonce toute l’ambiguïté actuelle du sport : pour s’assurer la victoire, le sportif est-il prêt à prendre tous les moyens, fût-ce en aliénant sa condition charnelle, parfois même jusqu’au suicide ? Ou bien choisira-t-il, dans le plus grand respect de lui-même et de ses concurrents, de se ranger parmi ceux qui, à leur grande surprise, battent un record auquel ils ne s’attendaient pas eux-mêmes ? De tels succès nous donnent l’occasion d’entendre l’exhortation de l’apôtre Paul :

   « Vous savez bien que, dans le stade, tous les coureurs participent à la course, mais un seul reçoit le prix. Alors, vous, courez de manière à l’emporter. Tous les athlètes à l’entraînement s’imposent une discipline sévère ; ils le font pour recevoir une couronne de laurier qui va se faner, et nous, pour une couronne qui ne se fane pas. »[4]

                Autre domaine où l’on assiste à un inquiétant processus de désincarnation : le développement des techniques de procréation. En effet, si le désir sexuel, éveillé et entretenu par toutes sortes de pulsions, d’émotions, de sensations, est bien pour l’homme une expérience profondément charnelle qui oriente vers l’altérité, y compris jusque vers l’enfant susceptible d’être engendré, qu’en reste-t-il lorsqu’il y a recours à des techniques procréatives ?

« Toute l’ambiguïté de la médecine procréative tient au fait qu’elle vient au secours d’un désir qui semble échouer (l’enfant n’arrive pas), mais en laissant tomber la question même du désir, elle prend en charge des « opérations » biologiques qui nient le désir et les relations humaines permettant à un enfant d’arriver, à un espoir d’enfant de se dessiner. C’est pourtant souvent du côté du désir sexuel qu’il faudrait aller voir, mais à quoi bon, puisque la fécondation artificielle n’a plus besoin de sexualité ? Exit le désir, malgré l’inflation inimaginable des discours sur le « désir d’enfant », désir abstrait, flottant comme une bulle au-dessus de corps disqualifiés et hors jeu. »[5]

            Comment ne pas reconnaître dans cette intervention technique de la médecine procréative les menaces qui pèsent sur l’humanité ? Non seulement le corps humain est bafoué en étant considéré comme une simple « réserve de tissus, de cellules et d’organes, quantifiables et utilisables à volonté »[6]  devenue source de profits mais c’est aussi la vie même de l’homme qui est déshonorée. Telle est bien la tragédie des embryons sélectionnés ou éliminés qui, pour un grand nombre de contemporains, y compris chez les législateurs,  n’ont pas droit au respect dû à toute vie humaine: n’avons-nous pas tous été un embryon avant d’être un adulte ?[7] Le premier instant de l’existence de notre corps est aussi le premier instant de l’existence de notre vie.

            Et que dire encore de ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler “la gestation pour autrui”,

« formule mystificatrice […] arrivée à point pour rationaliser l’enfantement en gommant sa nature intime et personnelle (plus de maternité, plus de mère : une simple fonction). […] Ce seul usage du ventre est contraire à la dignité, même s’il n’est pas marchand, parce qu’il fait de l’existence même de l’être humain un moyen au service d’autrui. Et si ce service ne peut être bénévole, et implique une rémunération, comme c’est le cas partout où il est pratiqué, le corps est traité, qu’on le veuille ou non, comme une marchandise. »[8]

La marchandisation du corps, qu’il est actuellement de bon ton de légitimer par la notion de consentement[9], ne prend guère en compte l’intérêt de l’enfant ; celui-ci, répond-on, s’inscrit dans “un projet parental” et il faudrait y voir une invitation à perdre nos vieilles habitudes de pensée pour nous garder de marcher à reculons ! De tels propos, portés par une confiance aveugle dans le développement de la science et de ses applications techniques, veulent faire croire à l’homme qu’il est maître de la vie. Un tel déni refuse de reconnaître que la vie est reçue : l’homme éprouve dans sa chair ce don de la vie.

            La dignité du corps

                Admise par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 comme un principe intangible d’humanité[10], « la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine » renvoie à la valeur absolue de tout être humain, quels que soient son statut dans la société ou ses mérites. C’est au philosophe allemand, Emmanuel Kant (1724-1804) que l’on doit cette inscription dans la pensée moderne du concept de dignité inhérente à toute personne humaine, par opposition aux choses qui n’ont qu’une valeur relative et peuvent donc être interchangeables :

« Ce qui a un prix peut être aussi bien remplacé par quelque chose d’autre, à titre d’équivalent : au contraire ce qui est supérieur à tout prix, et par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. »[11]

Un tel usage du concept de dignité contient d’une part le principe de l’égalité entre tous les hommes, d’autre part l’idée morale que la personne humaine doit être toujours considérée comme une fin et jamais comme un moyen. La personne étant une valeur absolue, il va de soi qu’elle ne doit se soumettre ou être soumise à des dégradations aussi bien physiques que morales. Cette philosophie fondée sur l’affirmation du corps “consubstantiel à la personne” est celle qui inspire jusqu’à nos jours le droit français qui interdit tout principe qui ferait de l’individu le propriétaire de son corps, comme si ce dernier n’était qu’un simple objet occasionnant des dépenses :

« Chacun a droit au respect de son corps.

  Le corps humain est inviolable.

  Le corps humain, ses éléments et ses produits, ne peuvent faire l’objet    d’un droit patrimonial. »[12]

            On peut critiquer le caractère formel ou abstrait de ce concept de dignité, surtout lorsqu’on connaît l’importance accordée par Kant à l’autonomie de la volonté, seul critère retenu de l’action morale : l’homme moral est celui qui agit selon la loi universelle que lui dicte la raison, indépendamment de toute influence qui viendrait de sa sensibilité. La vie morale pour Kant ne laisse donc aucune place à l’expérience de la chair. Or de nos jours apparaît une autre conception de la dignité humaine : au nom de la liberté individuelle, fondée sur le respect de la volonté de chacun, certaines voix défendent une dignité définie comme “la libre disposition de soi et de son corps”. Dans cette conception, le corps se trouve dissocié de la personne ; la dignité de la personne réside dans sa capacité de choisir ce qui garantit la pleine maîtrise de soi. [13]

            On mesure les enjeux majeurs contenus dans la façon de définir la dignité humaine : dignité inhérente à l’homme en tant qu’être humain ou dignité liée au respect de son autonomie. Une telle alternative met en cause non seulement la définition de l’homme mais aussi la signification de toute vie humaine.

            Un cœur de chair

« Pérore maintenant sur cette ordure qu’ont mise dans le ventre les éléments génitaux, sur ces hideux caillots de sang et d’eau, sur cette chair qui doit, pendant neuf mois, tirer sa nourriture de ce fumier. Décris-nous donc ce ventre, plus monstrueux de jour en jour, alourdi, tourmenté et jamais en repos, même dans le sommeil […]. Apparemment qu’il te fait peur cet enfant rejeté avec armes et bagages […].

Tu méprises, Marcion, cet objet naturel de vénération : et comment es-tu né ? Tu hais la naissance de l’homme : et comment peux-tu donc aimer quelqu’un ? […] Le Christ, au moins, aima cet homme, […] et en même temps que l’homme, il a aimé sa naissance, il a aimé sa chair. »[14]

            S’il a existé dans l’histoire de l’Église, un courant dévalorisant le corps, il convient néanmoins de rappeler, comme le soulignent ci-dessus les propos vigoureux de Tertullien (160-220) contre son adversaire Marcion (85-160), que c’est bien au christianisme que l’on doit d’avoir révélé à l’homme le sens mystérieux de la chair : pour le chrétien, croire en Jésus Christ, Verbe de Dieu fait chair, c’est reconnaître que Dieu est venu prendre notre humanité pour que nous nous unissions à sa divinité. En cet “admirable échange” où il se donne à l’homme dans sa chair[15], Jésus Christ unit sa chair à la nôtre ; ainsi vit-il en nous[16] comme nous vivons en lui, de même qu’il vit en son Père comme le Père vit en lui. Le christianisme n’est pas une doctrine mais une vie dans la chair orientée vers Dieu :

« Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. Oui, la vie s’est manifestée, nous l’avons vue et nous rendons témoignage : nous vous annonçons la vie éternelle qui était auprès du Père et qui s’est manifestée à nous. »[17]

            Dès le commencement, la Bible reconnaît dans la chair (en hébreu basar), l’homme tout entier habité par le souffle de Dieu (Ruah). La chair souffre, la chair a peur, elle languit de désir ou crie de joie, elle trouve vie et santé dans les paroles de sagesse ; elle est même capable de volonté[18]. Mais lorsque l’homme oublie qu’il reçoit ce souffle de vie d’un Autre, lorsqu’il compte uniquement sur lui-même, alors la chair prend le sens péjoratif que l’on trouve en particulier chez saint Paul:

« La chair convoite contre l’esprit et l’esprit contre la chair »[19]

Ce combat existentiel entre la “chair” et “l’esprit”, qui n’a rien à voir avec un quelconque dualisme – entre l’âme et le corps ou entre la personne et son corps -, souligne avec réalisme la fragilité et la vulnérabilité de l’homme dans sa condition terrestre. Mais la Bible ne cesse de redire que Dieu n’a pas créé la mort. Lui, « le Vivant »[20], a créé l’homme vivant et l’appelle à entrer dans sa plénitude de vie[21].

            À notre époque où le désir de mort (avortement, euthanasie, suicide assisté, et bien d’autres conduites mortifères) apparaît de plus en plus manifeste, il est urgent d’inviter l’homme à “revenir à son cœur” : dans ce lieu, où se tient l’homme véritable, loin des représentations du monde qui l’éloignent de son intimité profonde, il entendra la parole de vie. C’est dans le cœur que se révèlent les désirs profonds de l’homme, ses pensées, ses sentiments, son vouloir. C’est du cœur que jaillit cette vie toujours victorieuse que l’homme est incapable de se donner lui-même. Mais si l’homme “endurcit son cœur”, alors il ne connaît de la vie, qu’une “vie morte” et expose l’humanité à la barbarie.

                                                           Élisabeth Gueneley

           


[1] Cf. Michel Henry, La barbarie, PUF, mai 2004, p. 74.

[2] Formule exprimée pour la première fois le 7 mars 1891.

[3] « Lance Armstrong face à Christophe Bassons, le grand pardon », article paru dans le journal Le Monde, 7 décembre 2013.

[4] 1 Co, 9, 24-25.

[5] Sylviane Agacinski, Corps en miettes, Flammarion 2009, p. 31. C’est nous qui soulignons.

[6] idem  p. 38.

[7] On peut rappeler cette belle affirmation de Tertullien, père de l’Église (fin du IIe siècle - début du IIIe siècle) : « Il est déjà un homme, celui qui le sera ».

[8] Sylviane Agacinsky, opus cité, p. 91-92-96. C’est nous qui soulignons.

[9] Nous allons aborder plus loin cette idée de « libre disposition de son corps ».

[10] Rappelons qu’à cette époque, l’Europe sort des années sombres où ont été commis les plus graves crimes de masse contre « l’humanité ».

[11] Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs, IIe section, traduction Victor Delbos, Delagrave, 1982, p. 160. C’est nous qui soulignons. Il faut rappeler que, bien avant Kant, on trouve dans la théologie un fondement transcendantal de la dignité humaine.

[12] Article 16, 1 créé par Loi n° 94-653 du 29 juillet 1994. L’utilisation des produits et éléments du corps ne sont possibles qu’en respectant quatre principes : volontariat, gratuité, finalité thérapeutique et anonymat. (Article en vigueur aujourd’hui).

[13] Une telle conception de la dignité est celle que revendiquent, par exemple, les militants de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD).

[14] Tertullien, Traité de la chair de Jésus Christ, coll. “Sources chrétiennes”, n° 216, Cerf, Paris, 1975, 221s. C’est nous qui soulignons.

[15] Cf. Jn 6, 51 : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde. »

[16] Derrière ce « nous », il y a toute l’Église en chacun de ses membres.

[17] Première lettre de saint Jean, 1,1-2.

[18] Cf. respectivement pour toute cette énumération : Jb 14, 22 ; Ps 119,120 ; Ps 63, 2 ; Ps 84, 3 ; Pr 4, 22 et Jn 1, 13. Pour plus de compléments, on peut se reporter à l’article Chair du Vocabulaire de théologie biblique, publié sous la direction de Xavier Léon Dufour aux éditions du Cerf.

[19] Ga 5, 17. Le terme utilisé en grec pour dire “chair” est “sarx”.

[20] Ap 1, 18.

[21] On peut citer la belle formule de Saint Irénée (évêque de Lyon au IIe siècle) : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, la vie de l’homme, c’est la vision de Dieu » Traité contre les Hérésies, livre 4.

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