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DIEU, POURQUOI PAS ? (1)

 

 

« On ne m’a pas demandé de vous le faire croire,

on m’a demandé de vous le dire. »

Sainte Bernadette

 

 

 

                Demande-t-on “d’où vient que la lumière luise ?” puisque luire est bien le propre de la lumière. Et pourtant les enfants, jusqu’à un certain âge, gardent cet étonnement qui fait les grands penseurs, les grands savants, les grands artistes. Tout parent attentif et patient saura -  ou devrait savoir - apprécier cet âge questionneur où l’enfant prend conscience de son existence et de l’existence des choses. Mais de nos jours, ce qu’on appelle le “nihilisme” qui imprègne notre culture occidentale, semble avoir éloigné des esprits cette fraîcheur de l’étonnement. “Nihilisme” vient d’un mot latin nihil, ne hilum,

« c’est “pas même le hile”, pas même ce point noir de la fève, où la graine adhère au funicule … et par où elle reçoit les sucs nourriciers. Pas même ce point qui n’est “rien” et qui relie à la vie même. »[1]

 

Profondément atteint par l’air du temps, l’homme contemporain ne se sent rattaché à rien, il vit sa vie comme si de rien n’était ou plutôt, faudrait-il écrire, comme si rien n’existait. Dans ces conditions, s’interroger sur son existence ou l’existence des choses ne lui effleure même plus l’esprit. Néanmoins les questions demeurent et si l’enfant questionneur, qui n’est pas encore critique, attend des réponses simples et directes, l’adulte, pourvu qu’il ait assez de courage d’esprit, reconnaît qu’il est essentiel que les questions restent posées : pourquoi j’existe ? Pourquoi le monde existe-t-il ? Questions qui, selon toute une tradition de pensée, nous conduisent à la question : et Dieu, existe-t-il ?

 

Un seul argument

            Que répondre à celui qui se dit en lui-même : « Dieu n’existe pas » ? Cette question, la nôtre aujourd’hui, fut celle de Saint Anselme, « l’une des personnalités éminentes du Moyen-âge »[2], qui voulut chercher « un argument unique » capable à lui seul de montrer l’existence de Dieu[3].

            Pour mieux entrer dans la démarche de Saint Anselme, il faut d’abord rappeler que dans la société médiévale de cette époque, c’est-à-dire le XIe siècle, l’incroyant est rare et ceux qui écrivent sont presque toujours soit des clercs, soit des moines ou des abbés voire des archevêques. C’est le cas de Saint Anselme qui après avoir été moine, puis prieur et abbé à l’abbaye bénédictine du Bec-Helluin (en Normandie), sera nommé en 1093 archevêque de Cantorbéry et le demeurera jusqu’à sa mort.

            Dans l’écrit majeur de toute son œuvre, intitulé Proslogion, terme qui peut se traduire par Allocution, Saint Anselme développe ce fameux argument qui, depuis le Moyen âge jusqu’à nos jours encore, nourrit des commentaires fidèles ou infidèles à son esprit. Quelle est donc l’intention de Saint Anselme ?

            Le chapitre II du Proslogion où se trouve l’argument, s’ouvre par ces mots :

« Aussi, Seigneur, Toi qui donnes l’intelligence de la foi, donne-moi, autant que tu le trouves bon, de reconnaître que Tu es comme nous (le) croyons, et que Tu es ce que nous croyons.[4] »

              

Saint Anselme s’adresse d’abord à Dieu dans une prière. Pour Saint Anselme, fidèle au principe augustinien[5], la foi précède l’intelligence :

« Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre. »[6]

 

Croire ne dispense pas de comprendre, bien au contraire : la foi n’est pas la pleine vision de ce que nous croyons et en attendant ce que la tradition chrétienne appelle la « vision béatifique », il faut sans cesse approfondir l’intelligence de la foi, toujours mieux comprendre sa foi. Ces premières lignes du chapitre 2 sont capitales pour respecter le cheminement de Saint Anselme, cheminement qui s’effectue dans un va-et-vient continuel entre la foi et l’intelligence.

Ainsi, confessant sa foi, Saint Anselme s’exprime avec ces mots :

« Nous croyons en effet que Tu es quelque chose dont rien de plus grand ne puisse être pensé. »[7]

 

Soyons justes : la foi de Saint Anselme ne consiste pas à croire en une idée ou en un concept. Pour lui, comme pour tout croyant, Dieu est Dieu. Mais il s’agit pour Saint Anselme de désigner celui en qui il met sa foi. Et c’est bien cette dénomination :

«     q u e l q u e    c h o s e    

d o n t     r i e n     d e    p l u s     g r a n d  

n e    p u i s s e    ê t r e    p e n s é    »,

 

 qui donne toute sa force à l’argument en vertu de la démonstration suivante :

- si ce « quelque chose dont rien de plus grand ne peut être pensé » se trouve seulement dans la pensée, il n’est pas « quelque chose dont rien de plus grand ne peut être pensé », puisque je peux penser quelque chose de plus à son sujet, à savoir : il peut être pensé aussi comme étant dans la réalité (in re), ce qui est plus grand et donc en contradiction avec le fait qu’il est « quelque chose dont rien de plus grand ne peut être pensé. »

- en conséquence, ce « quelque chose dont rien de plus grand ne peut être pensé » doit donc bien être pensé comme existant et dans la pensée et dans la réalité.

 

La logique implacable de la démonstration[8] permet à Saint Anselme d’aboutir à la conclusion que l’on ne peut pas penser Dieu comme n’existant pas dans la réalité. Et s’adressant à Dieu, il ajoutera au chapitre suivant :

« Et de tout ce qui est autre que Toi seul, on peut vraiment penser qu’il ne soit pas.[9] »

 

 Seul Dieu, et rien d’autre que lui, peut être pensé comme existant non seulement dans la pensée mais aussi, en même temps, dans la réalité. Tel n’est pas, par exemple, le cas du tableau que le peintre a dans l’intelligence avant de l’avoir fait et qui ne pourra être dans la réalité qu’après son exécution.[10] Dieu, et seulement Dieu, ne peut être pensé comme n’existant pas dans la réalité.

            Mais alors, comment l’insensé peut-il dire dans son cœur : “Il n’y a pas de Dieu” »[11] ? Dire dans son cœur ou penser étant la même chose, comment l’insensé peut-il dire dans son cœur quelque chose qui ne peut être pensé puisque si on pense Dieu, on ne peut pas le penser comme n’existant pas ?

            Saint Anselme répond que ce n’est pas la même chose lorsque l’on pense le mot qui signifie la chose et lorsque l’on comprend véritablement la chose : si l’on comprend bien que Dieu est celui dont on ne peut rien penser de plus grand, on ne peut pas penser « qu’il n’y a pas de Dieu ». Ainsi, l’insensé est celui qui ne pense pas correctement, faute de prêter attention au sens des mots qu’il utilise.

            Du vivant même de Saint Anselme, on contesta que ce raisonnement fût concluant[12]. Un moine du nom de Gaunilon[13] publia un petit écrit, En faveur de l’insensé, où il dénonçait, non sans respect pour Saint Anselme, l’insuffisance de la démonstration. Gaunilon considérait que, une chose est d’exister dans la pensée, autre chose, d’exister dans la réalité : penser l’existence de Dieu ne permet pas de conclure à son existence réelle. Cette objection qui alimentera des siècles de controverse dans l’histoire de la philosophie, n’entama en rien la position de Saint Anselme. Celui-ci répondit que le passage de l’existence dans la pensée à l’existence dans la réalité n’est logique et nécessaire que dans ce cas unique où l’objet de la pensée est « tel que rien de plus grand ne peut être pensé». [14]

            « Fides quærens intellectum », la foi qui cherche l’intelligence : Saint Anselme donnera une seconde formulation de son argument au chapitre 15 du Proslogion :

« Seigneur, Tu n’es pas seulement tel que plus grand ne peut être pensé, mais Tu es quelque chose de plus grand qu’il ne se puisse penser. »[15]

 

Penser Dieu, c’est se situer aux frontières de l’impensable et c’est là une épreuve pour la pensée. La pensée se trouve dépassée par son objet (Dieu) qui la transcende et la contient à la fois. Mais pour autant, faut-il renoncer à penser Dieu ? Certes, non ! Et telle est bien toute la grandeur et la beauté de la démarche de Saint Anselme qui laisse à la postérité une « prière dialectique ou dialectique priante ».[16]

à suivre

Élisabeth Gueneley

 



[1] Pierre Boutang, Ontologie du secret, éd. PUF 2009, p. 334, (c’est nous qui soulignons).

[2] Benoît XVI, Audience générale, mercredi 23 septembre 2009. On peut se reporter au texte de cette audience pour avoir quelques éléments de la biographie de Saint Anselme (1033 ou début 1034-1109).

[3] Saint Anselme, Proslogion, Préambule. Nous utiliserons l’édition bilingue publiée sous la direction de Michel Corbin aux éditions du Cerf, Paris 2008. Ici, « un argument » est « une proposition qui permet de lever un doute » note M. Corbin, p. 229.

[4] Op. cité, p. 245.

[5] « La compréhension est la récompense de la foi. Ne cherche donc pas à comprendre pour croire, mais crois afin de comprendre, parce que si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas. » Saint Augustin, Homélies sur l’évangile de Jean.

[6] Chapitre 1, nous traduisons nous-mêmes « Neque enim quæro intelligere ut credam, sed credo ut intelligam », p. 242.

[7] Pierre Boutang donne une autre traduction légèrement moins littérale que nous préférons : « Et certes nous croyons que tu es quelque chose de tel que l’on ne peut rien penser (cogitare) de plus grand. » op. cité,  p. 453.

[8] Le mathématicien appelle cela une démonstration par l’absurde.

[9] op. cité, p. 249.

[10] Saint Anselme donne cet exemple, cf. p. 245 (La conception du travail du peintre tel que le présente Saint Anselme est certes discutable, mais ce n’est pas ici le sujet).

[11] Saint Anselme reprend une parole qu’on trouve dans les psaumes : cf. Ps 14 (13), 1 ou Ps. 53 (52),   1.

[12] On entend par « raisonnement concluant », un raisonnement dont la conclusion correspond à la réalité.

[13] Gaunilon était moine de l’abbaye de Marmoutier, près de Tours.

[14]Parmi tous ceux qui critiqueront l’argument, souvent ramené de manière erronée à la « preuve ontologique » de Descartes, on peut citer Kant qui écrit : (…) Pour des - c’est nous qui soulignons - objets de la pensée pure, il n’y a absolument aucun moyen de connaître leur existence, parce qu’elle devrait être connue entièrement a priori, alors que notre conscience de toute existence (…) appartient entièrement et absolument à l’unité de l’expérience, et que si une existence hors de ce champ ne peut pas, à la vérité, être absolument déclarée impossible, elle est pourtant une supposition que nous ne pouvons justifier par rien. » Critique de la raison pure, Dialectique transcendantale, III, section 4. On peut répondre comme le fit Saint Anselme à Gaunilon : Dieu est l’unique objet de la pensée qui ne peut être pensé autrement qu’existant aussi dans la réalité.

[15] op. cité, p. 267.

[16] Michel Corbin, Introduction au Proslogion, op. cité p. 209.

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