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ÉGALITÉ ET DIFFÉRENCES (1)

 

 Nous gardons tous en mémoire ces premiers mots de l’article premier de la Déclaration universelle des Droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Ce principe d’égalité, l’un des fondements de nos démocraties[1], laisse cependant bien floue la notion même d’égalité qui le sous-tend. Des exemples historiques, comme ceux des régimes communistes, nous ont appris vers quels effets néfastes peut conduire la volonté d’instaurer dans la société l’égalité à tout prix. Une prudence extrême s’impose donc lorsque nous voulons défendre le droit à l’égalité.

            D’autre part, la notion de différence longtemps considérée comme négative, retient de nos jours l’attention et est admise comme une exigence à prendre en considération pour repenser le concept d’universalité : c’est parce que les hommes sont différents que l’idée de construire l’unité entre eux prend son sens. L’une des interprétations modernes de l’ancien mythe de Babel[2] voit dans ce récit le symbole d’une humanité invitée à rompre avec le désir d’une union fusionnelle pour s’aventurer dans un monde où sont reconnues la différence et le pluriel.

            Les propos qui vont suivre sont un effort d’analyse de ces notions d’égalité et de différence(s) dont l’usage ambigu mène à des discours fallacieux qui entretiennent la confusion dans les esprits.

L’égalité mathématique

            En mathématiques, l’égalité désigne une relation entre des objets simples, nombres ou figures géométriques. Deux nombres sont égaux s’ils sont strictement identiques et dans ce cas, on ne devrait pas parler de “deux”  nombres mais d’un seul : 2 = 2 revient à dire que 2 est identique à lui-même. De même, on dira de deux triangles qu’ils sont égaux si et seulement si leurs côtés mesurent la même grandeur ou si l’angle, compris entre deux côtés de même grandeur, est aussi de même grandeur ou l’inverse, si le côté adjacent à deux angles de même grandeur est lui-même de même grandeur. Bref, l’égalité des triangles dépend de leur isométrie (iso en grec signifiant égal et metron se traduisant par mesure).

L’égalité mathématique consiste donc en une identité numérique qui ne saurait correspondre au monde des hommes : des jumeaux monozygotes ne sont en aucun cas le même individu en deux exemplaires et seules des fictions comme Le meilleur des mondes permettent d’imaginer des centaines d’individus absolument égaux et identiques[3].

La « passion de l’égalité »

            Méditant sur le bouleversement opéré par la Révolution de 1789, Alexis de Tocqueville[4] reconnaît dans l’Histoire un mouvement irrésistible vers l’égalité dont les sociétés démocratiques apparaissent comme l’aboutissement. Alors que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen envisage l’égalité sur le plan juridique et politique[5], souvent appelée égalité formelle ou égalité de droit, Tocqueville forge l’expression « égalité des conditions » qui inclut non seulement cette égalité de droit mais aussi l’égalité d’ordre économique et social, appelée l’égalité réelle. Certes cette dernière égalité n’est jamais réalisée mais elle représente l’horizon des sociétés démocratiques et suscite chez l’homme démocratique ce que Tocqueville appelle la « passion de l’égalité », passion qui ne cessera de s’accroître.

« La première et la plus vive des passions que l’égalité fait naître, je n’ai pas besoin de le dire, c’est l’amour de cette même égalité. (…)

Quand l’inégalité est la loi commune d’une société, les plus fortes inégalités ne frappent point l’œil ; quand tout est à peu près à niveau, les moindres le blessent. C’est pour cela que le désir de l’égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l’égalité est plus grande. »[6]

Cette « passion de l’égalité » se traduit par un désir jamais satisfait de bien-être dont la conséquence est « la concurrence de tous »[7] pour ne pas perdre ce que l’on possède déjà et obtenir toujours plus :

« Quand les patrimoines se divisent (…), il s’établit une multitude de fortunes médiocres. Ceux qui les possèdent ont assez de jouissances matérielles pour concevoir le goût de ces jouissances, et pas assez pour s’en contenter. »[8]

Tocqueville, dans un passage célèbre, décrit les effets provoqués par cette recherche acharnée de l’égalisation des conditions :

« Je vois une foule innombrabled’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres …

Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. »[9]

Pour Tocqueville, qui veut s’abstenir de juger ce processus d’égalité en marche, l’égalité semble aller de pair avec la ressemblance : le processus d’égalisation des conditions produit l’uniformité dans la société. Par surcroît, les individus retranchés dans la sphère de leurs intérêts égoïstes, s’en remettent à « un pouvoir immense et tutélaire » qui se charge de leur bonheur.

Ce lien entre l’égalité et la ressemblance est-il irrémédiable ? Vouloir l’égalité conduit-il nécessairement à l’uniformisation ? Tocqueville termine son livre par une note d’optimisme :

« Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »[10]

                                                                                                                                                  

Égalitarisme ou exigence de justice

 

            Au XXe siècle, le totalitarisme semble bien donner raison à ce qu’avait pressenti Tocqueville[11]. Ainsi par exemple dans le régime communiste de l’ex-URSS, l’idéologie égalitaire dont se réclamait le parti au pouvoir a conduit celui-ci à l’un des despotismes politiques dont la tyrannie n’avait encore jamais été atteinte dans l’histoire. Cette idéologie, prétendant promouvoir une société sans classes par la suppression des inégalités socio-économiques, a opéré des discriminations entre ceux qui acceptaient d’aller dans le sens du « progrès de l’Histoire » et ceux qui voulaient résister à ce qu’ils considéraient comme une aberration. Une telle philosophie de l’égalité manifeste ses propres contradictions : une minorité au pouvoir confisque à une majorité la liberté politique et en violant ainsi un droit fondamental de l’homme, attente à sa dignité et conduit à de graves situations d’injustice.

            De nos jours, comme une espèce de prolongement de l’idéologie marxiste construite à partir du concept de lutte des classes, ce qu’on peut appeler l’idéologie du « genre » s’inscrit dans cette philosophie égalitaire. Pour les féministes défenseurs acharnés du « genre »[12], la notion de différence sexuelle est associée à celle d’inégalité ; parler de différence sexuelle, c’est s’opposer non seulement au principe d’égalité entre tous les êtres humains mais vouloir maintenir un rapport d’oppression du sexe féminin par le sexe masculin.[13] En conséquence pour parvenir à une égalité totale entre l’homme et la femme, il faut renoncer à la notion de différence sexuelle qui, selon ces gender feminists, n’est que le produit de « constructions sociales » et reconnaître non pas deux sexes mais plutôt « des orientations sexuelles variées » :

« Le genre dépend de la manière dont nous nous percevons et croyons penser et agir comme femmes et hommes, en vertu de la structure sociale et non de nos différences biologiques. »[14]

                Il faut donc noter, dans cette perspective, que l’égalité entre l’homme et la femme exige l’abolition de la différence sexuelle. Un tel programme pense l’égalité selon le modèle mathématique et en fait une valeur suprême ; loin de supprimer toute forme d’oppression, il en rajoute de nouvelles qui atteignent les personnes jusqu’au plus intime de leur existence.[15] Face à un tel dessein, il est capital de souligner combien l’égalité transformée en égalitarisme fait l’impasse sur une valeur fondamentale qu’elle devrait servir, à savoir la justice.

 

 

            En effet, dans le monde humain qui, répétons-le, n’est pas le monde mathématique, une égalité qui neutralise les différences n’est pas une égalité juste. Dans sa réflexion sur la justice, Aristote, après avoir rappelé ce qu’il considère comme une évidence communément admise - évidence exprimée par le symbole de la balance - déclare :

« Si donc ce qui est injuste est inéquitable, ce qui est juste est équitable (voilà bien une chose qui, même sans argument, rejoint l’opinion de tout le monde), mais dès lors que l’équitable est un milieu, le juste doit être un milieu. »[16]

Pour Aristote, l’équité, c’est-à-dire l’égalité juste qui inclut une dimension éthique, est une égalité proportionnelle et non pas une égalité arithmétique entre des termes que l’on peut substituer l’un à l’autre. Ce principe de proportionnalité s’énonce de la manière suivante : « à chacun son dû ». Il permet de fonder la notion aristotélicienne de justice distributive, justice qui s’efforce de donner à chacun ce qui lui revient.

« Ce qui est juste, c’est quelque chose de proportionnel. (…) C’est en effet le proportionnel qui constitue le milieu. (…) Ce qui est injuste, en revanche, c’est ce qui est disproportionnel. »[17]

Or il y a deux façons de ne pas appliquer l’égalité proportionnelle et donc deux sortes possibles d’injustice :

-         soit en traitant inégalement des situations égales ;

-         soit à l’inverse, en traitant également des situations inégales.

On comprend aisément, comment les législateurs peuvent prendre, en vertu de choix politiques, la liberté de considérer que des personnes sont ou ne sont pas dans des situations comparables.[18]

 

        

          Contrairement à une société où, au nom d’une égalité absolue, il n’y a plus possibilité de faire valoir la justice, une démocratie digne de ce nom, garde comme valeur fondamentale la volonté d’œuvrer pour une égalité juste. Kant, qui a mis au centre de sa réflexion morale l’idée de justice, associe celle-ci au respect de la dignité humaine en toute circonstance :

           

« Dans le règne des fins tout a un PRIX ou une DIGNITÉ. Ce qui a un prix peut aussi bien être remplacé par quelque chose d’autre à titre d’équivalent ; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n’admet pas d’équivalent, c’est ce qui a une dignité. »[19]

Être juste, c’est fondamentalement traiter l’humanité comme une fin et chaque personne comme une valeur absolue. La justice est donc, selon Kant, une valeur éminente :

« Si la justice disparaît, c’est chose sans valeur que le fait que des hommes vivent sur la terre. »[20]

                                                                                                   à suivre

                                                                           Élisabeth Gueneley



[1] Nous laissons de côté momentanément le principe de liberté qui est certes indissociable du principe d’égalité dans une démocratie authentique. Nous y reviendrons plus loin.

[2] Gn 11, 1–9.

[3] Nous faisons référence à l’ouvrage d’Aldous Huxley paru en 1932 dont la citation mise en exergue précise l’esprit : « Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?… Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique, moins parfaite et plus libre. » Nicolas Berdiaeff.

[4] Alexis de Tocqueville (1805-1859) mènera un important travail de réflexion politique et sociale sur « les soixante dernières années » qui se sont écoulées à partir de 1789. Cela aboutira à son ouvrage principal « De la démocratie en Amérique » paru en deux tomes (1835 et 1840).

[5] Cf. l’article 6 : La loi est l'expression de la volonté générale. (…) Elle doit être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents.

6 De la démocratie en Amérique, Tome II, éd. GF Flammarion 1981, p. 119 et p. 174.

7 Id, p.173.

 

  

 8 Id, p. 162.

 9 Id, p. 385. C’est nous qui soulignons.

[10] Id. p. 402.

[11] On pourrait aussi faire référence à l’épisode de la Terreur en France.

[12] « Le genre est une construction culturelle ; par conséquent, il n’est pas le résultat du sexe et il n’est apparemment pas non plus déterminé comme le sexe … Si on construit une théorie selon laquelle le genre est une construction radicalement indépendante du sexe, le genre lui-même devient un artifice libre d’attaches ; en conséquence homme et masculin pourraient désigner aussi bien un corps féminin qu’un corps masculin ; femme et féminin, autant un corps masculin qu’un corps féminin. » Judith Butler, Gender Trouble : Feminism and the Subversion of Identity. Cette citation est mentionnée dans un article d’Oscar Alzamora Revoredo : « Genre » : dangers et portée de cette idéologie, publié dans un ouvrage du Conseil pontifical pour la famille, Lexique des termes ambigus et controversés sur la vie, la famille et les questions éthiques, éd. Pierre Téqui, 2005, p. 559.

[13] On peut comprendre le lien entre le marxisme et le féminisme en se référant à Friedrich Engels : « Le premier antagonisme de classes dans l’histoire coïncide avec le développement de l’antagonisme entre l’homme et la femme unis dans un mariage monogame, et la première oppression d’une classe par l’autre, avec celle du sexe féminin par le masculin. » L’Origine de la famille, la propriété et l’État, 1884. Op. cité p. 563.  

[14] Heidi Hartmann, op. cité note 15, p. 565.

[15] Les lois votées successivement dans différents pays pour ouvrir le mariage aux personnes de même sexe et l’extension sous différentes formes du prétendu « droit à l’enfant » ne sont qu’une petite partie du programme proposé par les gender feminists.

[16] Éthique à Nicomaque, livre V, 1131 a, traduction de Richard Bodéüs, Gf Flammarion, 2004, p. 237.

[17] Op. cité, livre V, 1131 b, p. 240. Pour une analyse plus détaillée de cette égalité proportionnelle, nous renvoyons à l’ensemble des paragraphes sur la justice distributive, p. 237 à 241.

[18] Ainsi pour les adeptes du genre, il sera évident de considérer qu’il y a égalité devant le mariage pour des personnes de même sexe et des personnes de sexe différent : ces partisans considèrent « qu’il n’y a pas de différence entre un couple d’hétérosexuels et un couple d’homosexuels » alors que les opposants à la loi Taubira considèrent que « le couple que forment un homme et une femme et celui que peuvent former deux hommes ou deux femmes, ne sont pas, qu’on le veuille ou non, dans la même situation » et que la loi doit régler de façon différente des situations différentes.

[19] Kant, Fondements de la Métaphysique des mœurs, trad. Victor Delbos, Delagrave, Paris, 1967, p. 160. L’expression « règne des fins » utilisée par Kant repose sur la distinction entre les choses qui sont des moyens et celles qui ne peuvent être utilisées comme des moyens : ainsi l’homme est par nature une fin en soi qui ne peut être utilisé ni par autrui, ni par lui-même, simplement comme un moyen. Un tel principe permet de dénoncer toutes les formes d’instrumentalisation de l’homme et de l’enfant.

[20]Kant, Métaphysique des mœurs, Doctrine du Droit, II, Première section.

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