LE PARDON (2)

« Tu prends plaisir à faire grâce »

Mi 7, 18b

Dans la chronique précédente, nous avons mis en garde contre une prétendue tolérance qui engendre de l’indifférence vis-à-vis d’autrui : l’affaiblissement du sens de la faute vide le pardon de sa substance et laisse la place à l’excuse ou à l’oubli. En même temps, paradoxalement, certaines blessures vivement ressenties provoquent une forte revendication de justice ; dans ce cas, le pardon, même s’il ne retire rien de l’exigence de justice, ouvre cependant à un « au-delà » de la justice qui s’exerce dans le cadre juridique.

Mais suis-je par moi-même capable de pardon ? Suis-je capable d’accueillir l’autre, non pas parce que je pense l’avoir compris, mais au contraire parce qu’il est cet autre qui absolument m’échappe ? Nous verrons que c’est parce qu’il prend conscience de ses propres faiblesses ou de sa misère, comme le disait Pascal, que l’homme ouvre son cœur au pardon : il peut alors, libéré du poids du passé, s’engager dans une vie nouvelle.

La parole de la Croix

« Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font. »[1] 

« Plus étonnante que l’apparition de la lumière

au premier jour d’un monde qui ne connaissait encore

que l’opacité des ténèbres, se fait entendre la voix de Jésus.

Par un retournement inattendu la victime

plaide pour ses bourreaux :

“Père pardonne-leur …”

Et dans la nuit qui recouvrait le Golgotha

cette parole épuisée et pourtant souveraine

faisait monter la lumière d’un monde nouveau :

le monde de la miséricorde. »[2]

            N’y a-t-il pas, d’un point de vue humain, situation plus irréversible que celle de Jésus cloué sur le bois de la croix, exposé au regard de tous dans une incompréhensible et mystérieuse faiblesse ? C’est là pourtant que Jésus prononce cette parole impensable qui renverse toutes les représentations humaines et révèle un aspect de ce que la tradition chrétienne appelle le mystère de la Rédemption :

« Père, pardonne-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font.»

            Quelle est cette ignorance invoquée par Jésus pour implorer le pardon de son Père sur ceux qui le mènent au supplice de la croix ? Les ennemis de Jésus ne seraient-ils pas responsables de ce qu’ils font ? N’auraient-ils pas l’intention de le tuer ? Non, les acteurs de la condamnation de Jésus n’agissaient pas par ignorance : ils savaient bien qu’on ne pouvait trouver en lui « aucun motif de condamnation à mort »[3]. Et c’est bien volontairement et après délibération – certes le procès a été expédié -, que Jésus fut conduit au calvaire pour y être crucifié. Cependant ne pas agir par ignorance n’est pas contradictoire avec le fait d’agir dans l’ignorance[4]. En effet, l’histoire des hommes nous oblige à reconnaître une ignorance qui ne vient pas d’un manque de connaissance mais découle plus profondément des dispositions du cœur : la Bible parle d’un endurcissement du cœur qui conduit l’homme à fermer les yeux devant la lumière et à refuser d’entendre l’appel de la vie[5]. Nous sommes là devant le mystère du mal où l’homme a sa part de responsabilité personnelle parce que, ne se souciant guère de rechercher la vérité, il obscurcit alors peu à peu sa conscience. L’Église n’hésite pas à imputer aux chrétiens leur responsabilité dans le crucifiement du Christ : ceux qui s’enfoncent dans les désordres et dans le mal,

« remettent sur la croix le Fils de Dieu et l’exposent aux injures. »[6]

            Lorsque Jésus crucifié supplie son Père de pardonner ceux « qui ne savent pas ce qu’ils font », il ne les disculpe pas : il dévoile tout l’amour dont il a aimé les siens « jusqu’au bout »[7]. En français, le terme pardon, du latin per-donare, exprime un don total : « donner » à quelqu’un sa dette, l’annuler. L’amour ne peut pas renoncer à aimer. Dieu fidèle s’est engagé à ce que l’homme demeure fidèle à son amour. Dans l’obéissance aimante à son Père, Jésus est venu prendre sur lui toutes les infidélités pour en libérer l’homme et le réconcilier avec son Père. Combien de fois déjà, lorsqu’il parcourait les routes de Palestine, n’a-t-il pas pris la place du malade qu’il guérissait[8]! L’homme ne peut entrer dans le mystère de Jésus (en hébreu, Jésus signifie « Dieu sauve »), sans croire à cet amour de Dieu qui se manifeste en son Fils offert comme victime pour enlever le péché du monde. La tradition chrétienne reconnaît en Jésus le serviteur souffrant dont parle le livre d’Isaïe :

« Nous, nous pensions qu’il était châtié,

frappé par Dieu, humilié (…),

alors qu’il portait le péché des multitudes

et qu’il intercédait pour les pécheurs. »[9]

Jésus crucifié s’offre totalement à son Père et par son intercession, libère les multitudes du péché. Croire au pardon, c’est reconnaître dans l’offrande parfaite du Crucifié, l’amour gratuit de Dieu qui est là de toute éternité et « prend plaisir à faire grâce »[10].

            Va-t-on reprocher à un arbre de ployer sous ses fruits[11] ? Une telle abondance suscite l’émerveillement. Mais on ne peut se voiler les yeux et il faut admettre l’incroyable force de déni dont l’homme est capable devant un tel don : l’amour appelle le consentement sans pouvoir le forcer, il est pour l’homme une preuve de sa liberté. Nietzsche, avec l’ironie qu’on lui connaît, n’évoquera la grâce que pour la blâmer : celle-ci fait de l’homme un débiteur insolvable qui, ne pouvant jamais oublier sa dette, vit dans le ressentiment.

« La justice qui a commencé par dire : « tout peut être payé, tout doit être payé » est une justice qui finit par fermer les yeux et par laisser courir celui qui est insolvable – elle finit comme toute chose excellente dans ce monde, par se détruire elle-même. Cette auto-destruction de la justice, on sait de quel beau nom elle se pare – elle s’appelle la grâce. Elle demeure le privilège des plus puissants, mieux encore leur “au-delà” de la justice. »[12]

Y aurait-il lieu, comme le pensent certains, de considérer le pardon comme une sorte de générosité naïve qui ne serait que faiblesse ou solution de facilité ?

Les conditions du pardon

« Aujourd’hui nous confessons que ce silence fut une faute. Nous reconnaissons aussi que l’Église en France a alors failli à sa mission d’éducatrice des consciences et qu’ainsi elle porte avec le peuple chrétien la responsabilité de n’avoir pas porté secours dès les premiers instants quand la protestation et la protection étaient possibles et nécessaires, même si par la suite il y eut d’innombrables actes de courage.

C’est là un fait que nous reconnaissons aujourd’hui. Car cette défaillance de l’Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif font partie de son histoire. Nous confessons cette faute. Nous implorons le pardon de Dieu et demandons au peuple juif d’entendre cette parole de repentance. »[13]

            En s’exprimant ainsi, l’Église catholique, loin d’en appeler à l’oubli, fait un retour sur son passé avec la conscience douloureuse d’avoir commis une faute : le silence devant la persécution juive, « quelles qu’en aient été les raisons », est « une part non médiocre » du crime commis envers le peuple juif. Dans son repentir, l’Église se tourne vers Dieu pour implorer son pardon mais elle prend à témoin les hommes et particulièrement la communauté juive qu’elle a profondément offensée.

            Certes si - comme nous avons voulu le montrer dans notre première partie - le pardon de Dieu est déjà donné à tous et pour toujours, celui-ci ne peut être reçu (ou refusé) sans l’engagement de la liberté de l’homme. Pardonner ou être pardonné relève d’une décision qui survient à un moment précis dans l’histoire de quelqu’un. Jankélévitch[14] parle à ce propos « de la grâce de la décision rédemptive ». En d’autres termes, si l’on peut dire que le pardon est un don, il ne peut en aucun cas, être un droit.

            Pour accueillir le pardon, il faut déjà accepter de se pencher sur son passé et reconnaître non sans douleur ou tristesse le mal commis. Tel est le sens du repentir qui n’est pas vaine rumination du passé mais ferme résolution de ne plus retomber dans sa faute. À la différence de l’homme du remords qui voudrait pouvoir effacer ce qui a été, l’homme qui se repent assume la responsabilité de sa faute et, du fond du cœur, aspire à progresser dans la voie du bien. Comme le dit Max Scheler, le repentir ne porte pas uniquement sur la faute mais met en cause « le moi coupable » qui dans sa misère ne perd pas confiance : le repentir devient dès lors un des agents les plus actifs de la transformation spirituelle de l’homme[15]. Le repentir peut aussi être collectif puisque toute communauté a une façon d’agir qui lui est propre.

            Or l’homme étant un être de parole, son repentir appelle un aveu qui, souligne saint Augustin, le met sur la voie du bien :

« Quand ce que tu as fait commencera à te déplaire, alors tu commenceras à faire le bien, puisque tu accuses tes mauvaises œuvres. Le commencement du bien n’est autre chose que la confession du mal »[16].

L’aveu, qui permet d’énoncer la faute, introduit le passé dans une histoire : le mal commis est remis à un a(A)utre[17] et le coupable entre alors dans une nouvelle étape de sa vie. Dans la tradition catholique, lorsque le pénitent confesse, c’est-à-dire avoue ses péchés devant le prêtre, sa confession est en même temps, dans un sens plus profond, reconnaissance de l’amour miséricordieux du Seigneur. Celui qui avoue sa faute, manifeste son désir de faire la vérité en lui pour accueillir cet amour. La foi au pardon serait illusoire si je n’avançais pas sur ce chemin de vérité où quelque chose se découvre à moi, vient à moi, s’offre à moi :

« Dès lors que tu fais la vérité, tu ne te trompes pas toi-même, tu ne te flattes pas, tu ne t’en fais pas accroire, tu ne dis pas : je suis juste, alors que tu es pécheur et que tu commences seulement à faire la vérité. »[18]

Et c’est en accueillant la lumière de la vérité que s’opère, souvent de manière encore imperceptible, un authentique bouleversement : c’est là l’œuvre du pardon, une œuvre de patience où la victime comme le coupable progressent dans la voie d’une réconciliation.

Une vie nouvelle

« Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais, ne pèche plus. »

            Ne pas enfermer l’homme dans son passé et lui ouvrir un avenir, telle est la signification de cette parole que Jésus adresse à la femme accusée d’adultère par les scribes et les pharisiens[19]. L’avenir est pétri de promesses et d’attentes : il réserve une surprise. L’avenir se fonde sur la parole donnée et crue : « Va et désormais, ne pèche plus ». Le mot de pardon n’est pas prononcé mais la femme adultère reçoit de Jésus une parole de libération qui l’invite à une vie nouvelle. Être pardonné par Dieu ne signifie pas que le péché soit nié ; la parole de Jésus ne dispense pas la femme de cette loi au nom de laquelle elle a failli être condamnée mais elle la délivre de son passé. La liberté que l’homme reçoit dans le pardon de Dieu est la liberté du fils qui croit à la parole de Dieu et reçoit l’Esprit qui l’aide à la mettre en pratique. À Jésus qui lui demande : « Personne ne t’a condamnée ? », la femme adultère répond : « Personne, Seigneur ». C’est là son unique parole sans doute pleine de crainte tout à la fois tremblante et joyeuse. Accueillir le pardon suppose donc bien une mémoire, non pas la mémoire d’un passé continuellement ressassé, mais la mémoire d’une promesse qui a ouvert un avenir : « Moi non plus, je ne te condamne pas. »

            Dans la Bible, les prophètes ont comparé l’infidélité à l’Alliance du peuple d’Israël à un adultère spirituel.[20] Selon la même image, Jésus traitera de « génération adultère » ceux qui rougissent de lui et de sa parole[21]. Aujourd’hui, notre monde contemporain dans son aversion pour Dieu, pourrait recevoir aussi ce qualificatif et entendre en même temps, l’invitation à entrer dans un avenir qui déborde infiniment le futur dont l’homme s’efforce de dessiner les contours. Mais cet avenir nécessite le pardon et il ne faut pas sacrifier à l’air du temps qui, pour différentes raisons, veut en gommer la réalité. Au contraire, ceux qui s’engagent dans la voie du pardon, jusqu’à se retourner vers Dieu, apprennent, par une révision déchirante de leur vie, à se découvrir dans la vérité profonde de leur être. Ils peuvent alors reconnaître en l’autre un frère avec qui un avenir commun est ouvert. Toute tentative de pardon, si limitée soit-elle, est déjà victoire de la vérité et de la vie sur le mal : Dieu, par sa grâce, peut nouer les liens d’une invisible rencontre. Avec le temps, ce qui paraissait impardonnable, devient le germe d’une « création nouvelle »[22]. Tout homme peut ainsi apprendre à aller avec ses frères « de commencements en commencements vers des commencements qui n’ont jamais de fin. »[23]

                                                                                  Élisabeth Gueneley

           



[1] Lc 23, 34.

[2]Pierre Bellégo, Les sept paroles du Christ en croix, Ó APB (Association des Amis de Pierre Bellégo, 67, bd. Saint Germain, 75005 Paris).

[3] Lc 23, 14. 15. 22.

[4] Cf. la critique aristotélicienne de la thèse socratique « Nul n’est méchant volontairement » (voir note 2 dans la rubrique précédente). Aristote invite à reconnaître qu’on peut être responsable de son ignorance (dans ce cas on agit dans l’ignorance et non pas par ignorance) ; par exemple celui qui agit en état d’ébriété ne sait pas ce qu’il fait et pourtant il est responsable de son ébriété, Éthique à Nicomaque, III, 1110 b 23-32.

[5] On trouve à plusieurs endroits de la Bible cette référence à l’endurcissement du cœur ; voir par exemple Ex 7 – 11 ; Is. 6, 9 ; Jn 12, 40.

[6] He 6, 6. On peut se reporter pour cette question au Catéchisme de l’Église Catholique, éd. Mame/Plon, § 598.

[7] Jn 13, 1.

[8] Voir par exemple, le récit de guérison du possédé de Géraza : lorsque Jésus délivre cet homme rejeté hors de la ville, c’est alors lui qu’on supplie de quitter la région (Mc 5, 1-17).

[9] Is 53, 4b. 12b.

[10] Citation du prophète Michée mise en exergue à notre article.

[11] On peut, comme l’ont fait beaucoup d’exégètes, comparer l’arbre du paradis et l’arbre de la croix, le fruit de l’un et le fruit de l’autre.

[12] Friedrich Nietzsche, La Généalogie de la morale, Paris, Gallimard-Idées, p. 101.

[13] Déclaration de repentance des évêques de France, lue à Drancy le mardi 30 septembre 1997. C’est nous qui soulignons.

[14] Voir son ouvrage déjà cité dans la précédente chronique, Le pardon, Paris, Aubier, 1967.

[15] Max Scheler, in Le sens de la souffrance, l’essai « Repentir et renaissance », Paris Aubier 1936.

[16] Saint Augustin, Traité sur l’évangile de Saint Jean, Douzième traité, 13. 

[17] a(A)utre : homme ou/et Dieu.

[18] Saint Augustin, op. cité. cf. Jn 12, 35.

[19] Jn 8, 3-11.

[20] On trouve cette condamnation par exemple dans le livre d’Osée, cf. Os 2, 4 ;

   4, 10.

[21] cf. Mc 8, 38.

[22] cf. 2 Co 5, 16-21.

[23] Grégoire de Nysse, 6e homélie sur le Cantique des cantiques.

Imprimer E-mail