Retours d’exil

Paris, 7 août 1914

Les Jésuites ont actuellement sous les drapeaux : 80 religieux de Paris, 143 de Lyon, 150 de Champagne. D’autres partiront bientôt.

Jérusalem, 25 août 1914

Dès que l’ordre général de mobilisation est parvenu à Jérusalem, les Français soumis au service militaire, qu’ils fussent laïques ou religieux, ont tous répondu à l’appel et voulu profiter du premier navire des Messageries qui partait de Jaffa pour la France et qui était le paquebot Calédonien. retour d exil 1Ceux qui étaient malades ou délicats ont été examinés par le médecin du consulat général, le Dr Drouillard ; mais il fut bien difficile de les convaincre que le voyage serait inutile ou dangereux pour eux. Parmi les religieux qui se sont embarqués, on cite notamment le P. Vincent, Dominicain. Le savant archéologue s’en est allé à ses propres frais, laissant à demi achevé son grand ouvrage sur la Jérusalem ancienne. Parmi les autres moines, on a remarqué huit Pères Blancs, des Bénédictins, des Lazaristes, des Pères de Sion, deux Frères des Ecoles chrétiennes appartenant aux missions d’Egypte et qui avaient dû venir à pied de Bethléem.   
Seize Assomptionnistes sont arrivés la semaine dernière de Jérusalem. ( La Croix, 27 août 1914)

25 août 1914

Un de nos amis qui a été témoin des scènes touchantes qui ont marqué l’annonce de la mobilisation générale à la Grande Chartreuse de Farneta (où est exilée la Grande-Chartreuse de l’Isère), nous a écrit toute son émotion en présence du patriotisme que manifestèrent dès les premiers bruits de guerre les Chartreux mobilisables.
            retour d exil 2En fils dévoués à leur chère patrie dont les politiciens les avaient chassés, ils se sont levés pour défendre le sol natal en péril. Ils n’avaient cessé, lui disait un Père, de répandre leurs prières pour que la France devînt plus grande, plus unie et surtout plus chrétienne ; mais aujourd’hui ils sont partis, afin de verser leur sang pour une aussi noble œuvre.
            Le 11 août, dix religieux étaient déjà en France, nous en avons acclamé à Grenoble même. Le 12, il en partait trois encore. D’autres rejoindront leur régiment à mesure que leur livret indiquera l’heure du départ.
            Le Père ajoutait : « Ceux que la maladie avait fait réformer pleurent de ne pouvoir partir ; ils se consolent par la prière avec nous les vieux. Dieu sauve la France ! »
            Voilà comment nos bienfaiteurs du Dauphiné aiment la France ! Plusieurs d’entre eux à la frontière ont peut-être déjà versé leur sang pour leur patrie bien aimée. (Croix de l’Isère)

18 septembre 1914

            Mgr Jarosseau, évêque de Soatra, vicaire apostolique des Gallas, a adressé aux missionnaires Capucins appelés en France par la mobilisation la belle lettre suivante :

« Sans que nous ayons pu le soupçonner aussi imminent, un cri  de guerre en même temps qu’un cri d’alarme parti des entrailles de notre patrie est venu tout à coup nous jeter dans l’émoi, et  bientôt nous avions la douleur d’apprendre que le sol de notre bien-aimée France était envahi par le peuple qui, depuis Tolbiac, est toujours resté notre ennemi.
            Avec un magnifique élan, sur tous les points de la France, nos  compatriotes ont répondu à l’appel du gouvernement et au cri de détresse de nos frères envahis. Traversant les mers, ce cri est arrivé jusqu’à nous et nous invite à fournir à notre pays notre part de sacrifices…
            Va ! Va ! Fille de Dieu ! Va ! Je viendrai à ton aide !... disait Jésus à Jeanne d’Arc. Vous aussi bien-aimés Pères et Frères, allez ! allez ! Enfants de Dieu ! la bienheureuse Jeanne d’Arc vous viendra  en aide !... J’espère bien que l’heure des triomphes est arrivée pour nous. Aussi, dans l’espoir de vous revoir bientôt et d’avoir à vous féliciter d’avoir bien mérité de l’Eglise et de la patrie, je  vous bénis avec la plus vive affection et du fond du cœur. »

+ Fr. André JAROSSEAU
                                                                                                 évêque de Soatra
(Missions catholiques)

5 septembre 1914

retour d exil 3Hier, cinq Bénédictins de Besalu, expulsés de France, sont rentrés prendre leur place dans le rang ; ils ont été ovationnés à la gare de Cerbère quand ils sont descendus du train espagnol.
            Nous sommes trente-deux religieux expulsés à Besalu, ont dit les Pères, nous venons seize combattre pour la France…,
            La foule a applaudi : le représentant de l’autorité préfectorale lui-même a  déclaré qu’il allait porter ce fait à la connaissance de M. le Préfet. Parmi ces religieux, auxquels s’étaient joints  des Frères des Ecoles Chrétiennes, chassés de France et réfugiés à Figuera, se trouvait le R.P. Dom Augustin, jeune capitaine de hussards, qui a échangé son costume d’officier contre la bure bénédictine. Il revient de l’exil pour se mettre à la tête de ses soldats mais il veut, durant tout le temps de la campagne, conserver la couronne monacale sous le képi de hussard.(Semaine religieuse de Perpignan)

 

11 septembre 1914

 Nous avons vu, en cette dernière semaine, l’abbé de Jabrun, de Marjevols, l’abbé Dides, tous les deux Jésuites. Le P. Dides est originaire de Sainte Enimie, et vient directement de Beyrouth, où il occupait une chaire à l’Université de cette ville. Puis sont venus : le P. Galtier, originaire de Marjevols, religieux du Saint Sacrement, venant de Belgique ; le P. Poujol, originaire de Riesse (la Malène), religieux Banabite, venant de Balem de Para (Brésil), après trois semaines de traversée ; le P. Salaville, supérieur d’une maison des Pères Assomptionnistes, à Constantinople. La mobilisation a pris vingt-deux religieux au monastère de Notre-Dame des Neiges, le R. P. Abbé en tête. Le P. Mazaudier de Langogne, Oblat de Marie, est arrivé à Mende avec six religieux de son Ordre, venant de Ceylan, après vingt-cinq jours de navigation.
            Tous ces enfants de la France qui ont quitté la patrie, sans espoir de retour, pour prêcher Jésus-Christ aux païens, sont très heureux de rentrer ; au premier appel, ils accourent, et n’oublions pas que c’est au titre de mauvais Français qu’on les a expulsés. La patrie a été pour les Congrégations religieuses une marâtre ; leur amour filial s’obstine à la reconnaître pour mère, et ils accourent de loin pour lui porter secours à l’heure du danger.  (Semaine religieuse de Mende)

3 octobre 1914

retour d exil 4           Le 16 septembre débarquaient à Marseille onze missionnaires de la Société des Missions étrangères de Paris, venant du Siam, et avec eux le vicaire apostolique de la même mission, Mgr Perros. Lorsqu’on leur a demandé ce qu’ils venaient faire, ils ont répondu qu’ils venaient faire leur devoir et répondre à l’ordre de mobilisation. Il paraît que même les missionnaires de la Corée et du Japon, appelés sous les armes, ont immédiatement répondu à l’appel et vont débarquer en France.
            Peut-être, à notre avis, le gouvernement français aurait-il pu exempter les missionnaires à l’étranger de mettre le sac au dos. Ils pouvaient mieux servir la France en restant dans leurs missions.
(Italie, de Rome)

 

7 novembre 1914 

Voici ce qu’on pouvait lire, au sujet du « territorial Moury »  (des Missions africaines de Lyon, évêque de la Côte d’Ivoire depuis 1909, né dans le diocèse du Puy en 1873), dans un récent numéro de l’A.O.F., organe de la colonie de l’Afrique occidentale française :

retour d exil 5La mobilisation l’a trouvé à son poste, et, sans hésitation, emmenant avec lui onze de ses missionnaires, l’évêque est venu tout simplement faire son devoir, en bon et vrai Français. Il eût pu, sans doute, faire valoir des raisons d’âge, de situation ; il eût pu solliciter des sursis, quémander des Conseils de réforme, mais ces moyens répugnant à la conscience toute de droiture du soldat Moury, et la France appelant ses enfants, sa conduite fut vite tracée. Il partit.       
Peut-être, dans les rue de Dakar, rencontrerez-vous un territorial un peu gauche dans son uniforme, mais à l’allure décidée et au regard bon et franc ! Saluez le bien bas : c’est le soldat de 2è classe Moury, l’évêque de la Côte d’Ivoire !

Ajoutons le R.P. Pascal, Capucin, préfet apostolique de Djibouti, mobilisé à Saint Gaudens.
Pour nous, estimons que les évêques missionnaires et les missionnaires en général sont de trop bons ouvriers de l’influence française à l’étranger pour qu’il ne paraisse pas préférable de les laisser à leur poste… L’intérêt patriotique coïncide absolument avec l’immunité ecclésiastique.

 

Odyssée dramatique

1er septembre 1914

Parmi les novices assomptionnistes de Luxembourg-Limpertsberg se trouvaient onze religieux mobilisables. Ils furent avertis par une dépêche du consulat dans la journée du dimanche 2 août, et cette dépêche, quoique partie de la ville même de Luxembourg, avait mis huit heures pour les atteindre. Or, les Allemands occupaient déjà la gare, la ville et toutes les administrations. Comment échapper à leur surveillance ?
Nos religieux, habillés en civil, se rendirent à la gare le matin du lundi 3, et prirent des billets pour la Belgique. Mais le train régulier n’arrivait pas. Ils s’informent auprès des employés, qui leur disent en montrant les soldats prussiens de faction : « Demandez à ceux-là, ce sont eux qui commandent maintenant. »
Devant les regards soupçonneux des sentinelles, les nôtres jugèrent prudent de sortir de la gare pour se concerter. Ils eurent vite fait leur plan et résolurent de partir à pied pour prendre le train dans quelque station isolée de la campagne, dans la direction d’Arlon. Ils suivirent la voie du chemin de fer jusqu’à Bertrange. Leur air tranquille les fit passer pour de bons Luxembourgeois si bien que les soldats allemands répandus sur la ligne ne les inquiétèrent pas.
Le train dans lequel ils montèrent à Bertrange, vers midi, ne dépassa pas la station luxembourgeoise de Kleintbettingen, et ils franchirent à pied la frontière belge. Ils allèrent à Clairfontaine, où ils reçurent une cordiale hospitalité chez des amis qu’il est prudent de ne pas nommer. Fêtés et restaurés (ils étaient à jeun depuis le matin), ils gagnèrent Arlon à pied, se présentèrent au consul de France, qui les félicita et leur délivra un laissez-passer. Un tramway à vapeur les conduisit ensuite, par Virton, vers la frontière française, mais il fallut encore marcher longtemps à pied pour atteindre la France. La nuit était épaisse. Ils tombèrent sur une ronde de douaniers, que l’allure décidée de nos fugitifs intimida. A la faveur des ténèbres on les prit sans doute pour une reconnaissance de soldats ennemis, et les douaniers s’écrièrent d’une voix étouffée ; « Qui va là »  avec l’accent et l’allure de gens qui s’apprêtaient à passer un mauvais quart d’heure.
On eut vite fait connaissance, et les douaniers, rassurés, conduisirent les nôtres chez le maire d’un village voisin. Il était 2 heures du matin. Le maire s’empressa d’accueillir les arrivants, les complimenta sur leur patriotisme, éveilla un gargotier de la localité, lui dit : « Ce sont de bons citoyens français qui ont échappé aux Prussiens et accourent à la défense de la patrie ; traitez-les bien, c’est moi qui paye. »
Ainsi fut fait. Entre temps, le maire leur raconta le magnifique élan de la France entière, et surtout l’édifiant spectacle que donnaient tous les religieux chassés par la République. « Ils reviennent tous, disait-il, au premier signal pour se faire tuer. C’est un passage continuel de curés. Voilà un bel exemple, Messieurs. Maintenant, la République ne trouvera pas que vous êtes de trop. »
Puis les nôtres furent conduits à la gare, où ils achevèrent la nuit en attendant le train qui devait les mener à Paris. Malgré la fatigue, ils ne songeaient guère à dormir. De pareilles aventures tiennent lieu de sommeil à vingt ans. Ils trouvèrent, égaré dans la salle d’attente, un vieux bouquin tout crasseux qu’on chercherait en vain dans les bibliothèques des gares : des méditations sur l’enfer. Des novices ne pouvaient que le bien accueillir. On lui fit fête. Le Fr. Vincent de Paul Pruvost, hissé sur une table et tenant le livre à bout de bras, pour ne rien perdre des lueurs de la lampe fumeuse pendue au plafond, se mit à livre tout haut les considérations pieuses pour l’édification commune, et tout le monde fit sans aucune terreur, une méditation plutôt joyeuse sur l’enfer. Quelques voyageurs qui attendaient le train en profitèrent également, et trouvèrent sans doute que cette bande de conscrits parlaient de choses fort graves sans engendrer la mélancolie.
Entre la frontière et Paris, le groupe s’égrena, laissant aux stations intermédiaires ceux d’entre eux qui y avaient leur cantonnement. Sept seulement arrivèrent à Paris, le mardi 4 vers 5 heures du soir, fiers de leur odyssée, fatigués sans doute, mais ils n’y pensaient pas…
L’un d’eux, le Fr. Florent Maurel, convers, devait aller se faire équiper à Barcelonnette. Il ne perdit pas de temps. Nous avons appris depuis que, quelques jours après, il était à l’attaque de Mulhouse, d’où il a rapporté une balle dans l’épaule. On le soigne à Lyon, à l’ « Ecole vétérinaire » (ne pas le prendre cependant pour un cheval). C’est lui-même qui nous l’écrit.

(lettre inédite, communiquée à la rédaction de la Grande Guerre)

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