Quelques exploits de Sœur Julie, supérieure de l’hôpital de Gerbéviller (23 août – 12 septembre 1914)

Le Journal officiel du 19 septembre 1914, parmi les citations à l’ordre de l’armée, contenait la suivante, émanant du général de Castelnau :

« Mmes RIGARD, COLLET, REMY, MAILLARD, RICKLER et GARTENER, religieuses de Saint-Charles de Nancy : ont, depuis le 24 aout, sous un feu incessant et meurtrier, donné, dans leur établissement, asile à environ 1 000 blessés en leur assurant la subsistance et les soins les plus dévoués. Ce personnel a, en outre, accueilli chaque jour de très nombreux soldats de passage auxquels il a servi tous les aliments nécessaires. »

Le 21 janvier 1915, le Journal Officiel publiait un décret décernant à Sœur JULIE la croix de la Légion d’honneur. En voici le texte :

soeur julie chevalier gg

« Par décret du président de la République en date du 9 janvier 1915, rendu sur la proposition du ministre de la Guerre, vu la déclaration du Conseil de l’Ordre de la Légion d’honneur, portant que les nominations du présent décret sont faites en conformité des lois, décrets et règlements en vigueur, ont été nommés au grade de chevalier de la Légion d’honneur :
RIGARD, en religion Sœur JULIE, infirmière à l’hospice-ambulance de Gerbéviller : Services exceptionnels ; restée à son poste avec ses infirmières, a, par son énergique intervention, préservé de l’incendie une partie de l’hospice de Gerbéviller. A, en outre, assuré le ravitaillement des habitants pendant le bombardement de cette localité et prodigué ses soins aux blessés. »

C’est le président de la République lui-même qui, en décembre 1914, au cours d’un voyage en Lorraine, attacha cette croix si bien gagnée sur la poitrine de l’humble Sœur Julie.

Comment Sœur Julie sauva son hôpital et ses blessés.

J’ai été l’hôte de Sœur Julie pendant un mois entier. J’habitais avec mon confrère le Dr Dubos, de Mont-de-Marsan, une chambre à deux lits, sans vitres, dont les murs et le plafond étaient percés de balles. J’ai donc eu occasion de m’entretenir très souvent avec la brave Sœur et lui ai fait raconter son histoire à maintes reprises.

soeur julie portrait ggSon portrait d’abord.
  
Les journaux et l’Illustration ont donné de la Sœur un portrait photographique approximatif, car cette personne est absolument ennemie de publicité et hostile aux objectifs. Aussi prend-elle devant l’appareil une attitude renfrognée et dure, tout à fait différente de ce qu’elle est en réalité. Elle est petite, ronde, ses yeux pétillent, tout son visage exprime la bonté, elle remue sans cesse, et ses récits sont toujours accompagnés de grands gestes. Ses mains sont rudes et calleuses. Elle s’occupe sans cesse et fait tout aussi bien la cuisine que les pansements. Elle fend le bois, tire l’eau, selon les circonstances.
Voici le récit qu’elle me fit des événements de Gerbéviller, depuis le 23 août au 12 septembre :

Le 23 août, nos troupes, à la suite de la défaite de Morhange, battaient en retraite, poursuivies par des forces allemandes très supérieures en nombre. Toute la journée, les soldats défilèrent devant l’hospice, laissant dans cet établissement certains blessés qu’on ne pouvait évacuer ou en danger de mort. Dans la nuit, le canon se fait entendre et se rapproche de plus en plus. La défense de la ville est confiée à quelques chasseurs à pied qui ont pour mission de retarder le plus possible les troupes allemandes, afin de permettre aux nôtres de se reformer dans les plaines de Rozelieures.
Le 24 août au matin, les Allemands commencent à bombarder Gerbéviller ; les obus pleuvent, quelques maisons sont en flammes. Le château de Lambertye est déjà à moitié incendié. Toute la journée, la fusillade crépite. Nos vaillants chasseurs tiennent en échec toute une brigade allemande et l’empêchent de franchir la Mortagne. A 5 heures du soir, ces vaillants se retirent, et les Allemands pénètrent dans le village, musique en tête. Ils s’arrêtent devant la mairie, mais ne trouvent personne. Ils passent alors devant l’hospice, et Sœur Julie, à travers les rideaux, les voit qui discutent. Ah ! Quelle angoisse pour la chère Sœur ! Elle sent ses forces l’abandonner, mais elle se raidit et, pleine de courage, elle décide immédiatement de braver le danger. Elle ouvre en grand la porte de l’hospice et, malgré les baïonnettes menaçantes, malgré les clameurs, elle s’avance vers un officier et lui demande d’un ton calme : 
 - Que désirez-vous, Monsieur ?    
L’officier, d’abord interloqué, lui dit : - Vous avez ici des soldats français ?  
- Oui, mais ce sont des blessés dont plusieurs agonisent déjà. J’espère que vous ne leur ferez aucun mal. 
- Je veux les voir.
 - Venez.
Et l’officier, revolver d’une main et poignard de l’autre, suit la Sœur au chevet des soldats. Là, l’officier parle durement aux hommes, veut qu’ils indiquent les positions françaises et, sur leur refus, arrache les couvertures, palpe les pansements sanglants, s’assure enfin qu’aucun faux blessé ne se trouve parmi eux.
Il se retire enfin et va rendre compte de sa mission auprès de son chef. Les régiments bavarois continuent à envahir la ville. Soudain, des hurlements, des cris forcent la Sœur Julie à sortir de nouveau. Elle aperçoit alors Gerbéviller en flammes, et des soldats, les torches à la main, qui entrent dans toutes les maisons, où ils mettent le feu, après les avoir pillées. L’horizon, de partout, est rouge ; les flammes montent ; l’hospice va être brûlé à son tour et déjà un peloton de soldats s’avance ; alors, n’écoutant que son courage et son devoir, la Sœur Julie se précipite vers un général allemand qui préside ces scènes d’horreur.
Elle s’humilie devant lui et dit : - Général, j’espère que vous allez épargner ma maison ; j’ai des blessés sans armes, des vieillards et des orphelins sous mon toit ; ce serait un crime odieux d’anéantir ainsi ceux qui ont fait leur devoir et ceux qui cherchent dans la maison du bon Dieu aide et assistance. Vous prétendez être une nation civilisatrice et cultivée, eh bien ! Prouvez-le ! Quant à moi, je suis Française et votre ennemie ; mais lorsqu’un homme gît par terre, blessé, je ne regarde pas s’il est Français ou Allemand, je le soigne de mon mieux, car je suis aussi Sœur de Charité. Peut-être serez-vous heureux de pouvoir utiliser mon établissement pour vos blessés ; soyez persuadé que je ferai comme j’ai toujours fait jusqu’ici, mon devoir, et que je soignerai vos soldats avec le même courage et la même abnégation.

Le général répondit : - vous êtes brave, Madame, il ne vous sera fait aucun mal. Mais où sont les habitants de votre ville ? Pourquoi n’avez-vous ni maire ni adjoints ?

Et la Sœur eut cette parole sublime : -  Ils sont devant vous et se battent pour la patrie ; ici il n’y a plus que des vieillards et des hommes sans défense. L’ordre que vous venez de donner ne me suffit pas ; je voudrais que vous épargniez toutes les maisons qui entourent mon hospice afin que le feu ne puisse se propager par contact.
Il ne répondit rien, mais, sur un commandement bref et impérieux, les incendiaires disparurent.
Sœur Julie avait, par son courage, sauvé quelques maison au sud de Gerbéviller.
Puis pendant de longs jours, elle connut les affres de la faim et de la soif, l’horreur des bombardements incessants. Enfin, le 12 septembre, l’ennemi abandonne définitivement Gerbéviller.

Le 14 septembre, M. Mirman vient visiter la ville et s’arrête à l’hospice ; il se fait expliquer et décrire les combats, il appelle les quelques vieillards qui ont été témoins de toutes les belles actions de Sœur Julie. Troublé et ému par tant de souffrances, et transporté par les actes de courage de la Sœur, il ne peut maîtriser son émotion, et, devant tous, il s’avance et embrasse Sœur Julie sur les deux joues en lui disant : C’est très bien, ce que vous avez fait là.
Il ne peut parler tellement est grande sa joie. Et là, dans le parloir, un grand Christ, les bras étendus, la tête penchée semble allonger davantage ses bras pour bénir d’une seule étreinte le représentant du pays et l’humble religieuse…
                                                                                              Dr Maurice Delmas
(Croix des Landes, 20 déc. 1914)

 

Visite d’un journaliste parisien

Extrait d’un article de M. Jean Rogier sur les batailles de Lorraine. Il décrit ce qui s’est passé à Gerbéviller, puis ajoute :soeur julie carte gg

Au milieu de ces ruines, parmi ces pierres, une fleur a poussé. Sa noble tige se dresse fièrement au-dessus de toutes ces horreurs. Son doux et tendre parfum domine cette odeur de sang et de carnage… Son rayonnement suave et pur illumine cette vallée de  misère… Cette fleur, noire et blanche, c’est une femme !... Elle se nomme Sœur Julie. Elle est religieuse de l’Ordre de Saint Charles de Nancy. Vous la connaissez déjà. Le général de Castelnau l’a citée à l’ordre de l’arme comme un soldat.

Et Sœur Julie est un soldat, en effet, elle-même le dit :
- Je suis du régiment des Sœurs de Saint-Charles. Un soldat n’abandonne pas son poste. Ma Mère supérieure m’a placée là ; j’y reste !...

Elle est restée… Elle est restée sous la mitraille, sous les obus et sous les balles, courageusement, comme un brave soldat. Et quand les Allemands sont entrés, elle est allée à eux, crânement. Elle a exigé qu’ils ne touchassent point aux blessés qu’elle avait recueillis chez elle, dans sa petite maison.
Lorsque l’incendie et le massacre ont été ordonnés, elle est allée, sans peur, protester auprès du colonel allemand, et, grâce à elle, quatre ou cinq maisons ont été épargnées et les autres habitants sauvés.
Elle a fait bien d’autres choses que je ne veux pas dire, parce que sa modestie s’en effrayerait.
- Je n’ai fait que mon devoir, dit Sœur Julie.
Elle a fait plus que son devoir, chacun le sait ici.
(Petit Parisien, 29 sept. 1914)

 

Le régiment défile devant Sœur Julie

soeur julie militaire defile ggUn escadron de chasseurs passe…
Devant une des rares maisons restées debout au milieu des ruines, où flotte le drapeau de la Croix Rouge, le capitaine demande :
- Sœur Julie ?
Elle parait …
- Ma Sœur, nous allons vous demander une faveur… Permettez-nous de défiler devant vous… Mais si, mais si.  Cela nous ferait tant de plaisir ! Voulez-vous vous mettre là ? Vous allez voir !

le pèlerin 31 janv. 1915)


Et, se tournant vers l’escadron, il commande :

- Garde à vous ! Portez lance !
- Mes amis, vous vous en souvenez : lorsque nous les avons arrêtés près d’ici, le 25 août. Nous avons vu, de ce côté, de grandes flammes qui montaient dans le ciel. Vous voyez ce qu’ils faisaient !
Eh bien ! Dans le village évacué, au milieu des incendies – sous les obus et sous les balles – même après le départ de l’héroïque section de nos chasseurs à pied qui a tenu si longtemps le pont – un contre dix, - une femme est restée là … à son poste de charité, relevant les blessés, se prodiguant à tous : c’est Sœur Julie.  La voici.
Son costume – j’allais dire son uniforme – vous le connaissez, c’est celui de Sœur Eugénie, de Sœur Marcellin, de « l’adjudant », qui vous ont tant de fois soignés vous-mêmes à L.  et qui, elles aussi, là-bas, sont restées à leur poste à des heures graves.
Le président de la République vient d’attacher à sa guimpe la croix des braves… Saluons-là !
Et maintenant, nous allons avoir l’honneur de défiler devant elle ; elle le permet.
En passant, jeunes gens, regardez-la bien… Un de ces jours, vous serez de nouveau sous la mitraille. Alors vous penserez à elle et vous resterez à votre poste, vous aussi jusqu’au bout.  Comme elle, pour Dieu et pour la France !
Vers la gauche…pour défiler !

Le Capitaine salue largement du sabre ; et, devant la chère Sœur un peu émue, et fixant sur elle leurs clairs regards, impeccablement alignés, sabre à la main et lance au poing, officiers et cavaliers – ceux que les Boches ont appelés naguère « les diables bleus », - les chasseurs de L. défilent fièrement, la tête à gauche… ?
(Echo de Paris, 27 déc. 1914)

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