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Hubert Germain, dernier compagnon de la Libération

Discret lui-même sur sa foi et ses convictions religieuses, ses mémoires ont fait découvrir à certains la profondeur de son chemin spirituel et de son compagnonnage avec le Christ tout au long de sa vie. Hubert Germain avait sa manière de décrire cela : « La vie est comme un artichaut, les premières feuilles sont un peu dures mais plus on avance, plus c’est tendre : on se rapproche de Dieu. » Mais il avait toujours la crainte qu’on le prenne pour une grenouille de bénitier. Je crois que c’était sa manière à lui de refuser toute étiquette et il s’astreignait au même exercice avec ses interlocuteurs. C’était probablement lié aussi à certaines figures de prêtres qu’il qualifiait de « gendarmes de Dieu plutôt que d’ambassadeurs de Dieu. »

Toutefois, plusieurs lettres de lecteurs cette année montrèrent que ceux-ci avaient été émus par son témoignage pudique concernant sa relation à Dieu. Ainsi, une jeune femme de 18 ans lui écrivit en ces termes : « Grâce à votre histoire, j’ai compris qu’il ne fallait pas juste vivre pour soi mais vivre pour les autres. (…) Vous m’avez redonné la foi : la foi religieuse dans un premier temps mais aussi la foi en moi-même. » Ces témoignages étaient importants pour lui parce qu’il sentait que sa parole pouvait encore toucher les cœurs de jeunes de la trempe du jeune homme de 19 ans qui embarqua pour Londres depuis Saint-Jean-de-Luz en 1940. Ainsi, Nastasia, une jeune fille étonnante de quatorze ans, qui le contacta après avoir lu ses mémoires. Elle et sa famille sont russes et vivent au Portugal. Parlant le français, elle avait entrepris de traduire notre ouvrage dans la langue de Dostoïevski. Ils sont tous venus du Portugal pour ses obsèques.

Il me faut également évoquer un échange épistolaire avec le consulat général de France à Jérusalem au cours duquel Hubert a été extrêmement touché d’apprendre que les carmélites du couvent du Pater Noster sur le Mont des Oliviers le portaient dans leurs prières. Cela le renvoyait au voyage qu’il fit à l’âge de onze ans à Jérusalem et à la messe qu’il servit au Saint-Sépulcre. C’était peu de temps après la mort de sa sœur Geneviève. A cette époque, il vivait avec sa famille à Damas. Comme l’église était loin de la maison, le dimanche il était accueilli par les religieuses de sa paroisse entre les deux messes matinales qu’il servait. Il s’était ainsi lié d’amitié avec l’une d’entre elles qu’il retrouvera à Palmyre pendant la guerre. Celle-ci, lucide, s’inquiétera aussitôt de l’état de la foi du garçon devenu sous-lieutenant : « Tu vas toujours à la messe Hubert ? » « Plus ou moins… » Alors il me partagea un souvenir peiné qui est resté lourd sur son cœur. La sœur renchérit : « Tu viendras à la messe de Noël ? » « Bien sûr ! » Il lui mentait mais il ne pouvait pas faire autrement : il savait que ce soir-là avait été choisi pour le départ de son unité en secret dans la nuit. Je me réjouis aujourd’hui à l’idée qu’il l’a retrouvée enfin là-haut.

Sa jeunesse syrienne et son voyage en Palestine ont été les prémices de sa quête spirituelle et de son ouverture à l’autre. A Jérusalem, il visita à la fois le Saint-Sépulcre et le Kotel ; à Damas, la grande mosquée des Omeyyades. Il fut donc très jeune marqué par les différentes grandes traditions religieuses. Plus tard, il sera touché par le sanctuaire bouddhiste de Polonnaruwa au Sri Lanka. A son arrivée à Londres en 1940, il sera alors sensible à la diversité sociale et religieuse des Français libres, et touché que l’amour de la France transcende toutes ces différences : « Nous pouvions regarder le ciel ensemble, avancer sur le terrain de l’infini ensemble. » Plus tard, au bord du Garigliano, il mettra un point d’honneur avec ses hommes à enterrer du mieux possible chaque soldat mort au combat selon les règles de sa religion. En tant que séminariste pour le diocèse aux armées, appelé à être aumônier militaire pour des soldats de toutes conditions sociales et de toutes croyances, je ne pouvais qu’être sensible à son témoignage. Il me partagea d’ailleurs la grande estime qu’il eut pendant la guerre pour des aumôniers comme les pères Hirlemann, Starcky, Savey, Lacoin et Malec. Mais la guerre est le lieu où l’on tutoie la mort chaque jour et ce compagnonnage ne peut que travailler notre foi et notre relation à Dieu. Ainsi, Hubert Germain, voyant son ami Ferrières tomber auprès de lui, se met à douter : que fait-il là-haut ? Mais il connut aussi des moments de contemplation à cette époque : une nuit devant les pyramides, un matin en Ardèche à l’aurore. Comme pour beaucoup d’entre nous, la vie spirituelle d’Hubert Germain a été nourrie par le catholicisme de son enfance, puis, elle s’est épanouie à la lecture de poètes et contemplatifs (Verlaine, Baudelaire, Desbordes-Valmore, Saint-Exupéry, Teilhard de Chardin, sainte Thérèse de Lisieux, etc.) et par la contemplation du beau que nous offre la main de Dieu dans la nature et la main de l’homme dans les monuments religieux.

Concernant son appartenance à la franc-maçonnerie, Hubert a toujours été très claire avec ses amis maçons comme avec ses amis catholiques : sa double appartenance était son choix personnel et il se fichait éperdument de ce que les autres pouvaient en penser. Son entrée en maçonnerie s’est faite à la condition que l’on respecterait sa foi. Il y a trouvé, alors que sa carrière politique était finie et qu’il n’y cherchait aucun appui pour de quelconques ambitions personnelles, un lieu d’approfondissement de sa foi. Cela peut sembler paradoxal mais cela s’explique par sa quête spirituelle et, je crois, son désir de retrouver une fraternité d’hommes qui lui avait tant manqué en politique et qui avait été si importante pendant la guerre. Il m’a ainsi fait lire certaines planches qu’il avait présentées sur l’évangile de saint Jean et sur des épitres de saint Paul.

Il m’interrogeait d’ailleurs beaucoup sur mes études au séminaire. Il me demandait également si telle interprétation qu’il faisait d’une péricope de l’évangile était juste ou il me questionnait sur une autre dont il avait du mal à comprendre le sens. C’était sa grande qualité : il s’intéressait vraiment à son interlocuteur et, prenant l’image du partenaire de tennis il me disait : « Ce qui est important c’est d’envoyer la balle et de voir si la personne en face peut nous la renvoyer ». Il désirait vraiment avancer par la réflexion avec chacune des personnes le visitant, et ainsi revivre ce qu’il avait vécu pendant la guerre avec son grand ami Ferrières : « Nous nous accroissions mutuellement. »
Et quand j’évoquais avec lui les apostolats auxquels il m’était donné de participer (Hiver solidaire, Aux captifs la libération, secours aux migrants, cours de culture religieuse, etc.), il regrettait de ne pouvoir m’accompagner. Un jour, une de ses amies lui avait offert des crevettes. Hélas, il lui était impossible de les manger. Alors, il m’offrit de les porter à l’une des personnes de la rue que je visitais. Sur le chemin du retour, à vélo, je portais dans la prière sa demande en demandant au Seigneur de m’aider à réaliser son vœu. Et, au moment d’arriver à ma maison de séminaire, voilà que je tombe comme par hasard sur Kader que nous avions accueilli à la paroisse pendant l’opération Hiver solidaire. Le sachant féru d’histoire nous avions alors parlé d’Hubert. Il fut donc ravi d’être l’heureux bénéficiaire de la générosité de ce dernier.

C’est au cours de mon année de propédeutique en 2017 que j’ai fait la connaissance d’Hubert aux Invalides en visitant les pensionnaires chaque jeudi après-midi. Petit à petit, de visite en visite, une confiance réciproque est née de laquelle nous avons versé dans l’amitié. Alors, je lui ai proposé ce projet de livre qui l’aiderait à réfléchir à ce qu’il avait envie de transmettre avant le dernier baroud. Comme n’importe quels amis, nous nous sommes soutenus mutuellement lors des moments difficiles, avons partagé nos joies, et (beaucoup) ri ensemble. Ces dernières semaines, Hubert était lucide sur le fait qu’il n’en avait plus pour très longtemps. Nous nous sommes alors interrogés sur notre rencontre providentielle il y a quatre ans : qu’est-ce qui aurait laissé supposer une telle amitié entre un homme de 39 ans et un homme de 101 ans ? Nous n’avons pas cherché à y répondre mais avons compris qu’était venu le temps des mots d’adieux.

Je me permets de partager ici un moment très fort que nous avons vécu ensemble. Hubert se demandait quel souvenir me laisser avant son départ. Il m’offrit l’une des deux dernières images qu’il avait gardées précieusement de sa première communion. Il y était inscrit : Quemadmodum desiderat cervus ad fontes aquarum, ita desiderat anima mea ad te Deus. Le premier verset du psaume 41 : « Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche toi, mon Dieu. » Cette phrase a été prophétique de sa constante quête de Dieu tout au long de sa vie. Or, sa première communion avait eu lieu à Damas le 14 mai 1931. Alors, le 14 mai de cette année, je suis arrivé dans sa chambre et lui ai fait la surprise de lui porter la communion afin qu’il puisse communier en ce jour des 90 ans de sa première communion. Nous avons rendu grâce ensemble pour le chemin parcouru pendant ces années.

Il me disait ces dernières semaines en souriant : « J’espère que le Bon Dieu me donnera un fauteuil d’orchestre ». Je l’espère aussi cher Hubert !

Marc Leroy

Hubert Germain s’est éteint le 12 octobre 2021 au sein de l’Institut national des Invalides. Il était le dernier des Compagnons de la Libération. Il était, entre autres, détenteur de la Grand croix de la Légion d’honneur, de la Croix de guerre 39/45 avec palmes, de la médaille de la Résistance avec rosette, de la Grand croix de l’Ordre de Malte.

Marc Leroy est séminariste pour le Diocèse aux Armées françaises. Il a recueilli les propos d’Hubert Germain dans le livre Espérer pour la France, prix littéraire de l’armée de Terre Erwan Bergot 2020.