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Un padré para chez les marins

L’abbé Damien, aumônier chez les paras, raconte sa mise pour emploi à bord du BCR Var.

L'abbé Damien à bord du BCR Var

Mardi 23 février 2021, dix heures du matin. Je franchis la grande porte de l’arsenal de Toulon pour une nouvelle mission inattendue au service de la Marine et des marins du « Var », un bâtiment de commandement et ravitaillement (BCR). Ce bâtiment mis en service en 1983, effectue sa toute dernière mission opérationnelle avant son désarmement. Sa mission consiste à assurer le soutien logistique du groupe aéronaval (GAN) qui navigue durant trois mois entre Méditerranée orientale, Océan Indien et Golfe Arabo-Persique pour lutter contre le terrorisme dans le cadre de l’opération « Chamal ».

Ce jour-là, en franchissant la porte de l’arsenal, revêtu de mon treillis et coiffé de mon béret rouge, j’eus la sensation d’entrer en terre étrangère. Tel Abram, je quittais ainsi mon pays, ma parenté, la maison de mon père pour aller vers le pays que le Seigneur me montrerait (cf. Gn 12,1). Un vague sentiment de crainte m’envahissait alors, mais me souvenant d’une parole du Bx Charles de Foucauld : « c’est une des choses que nous devons absolument à notre Seigneur de n’avoir jamais peur de rien » et suspendu par la confiance du parachutiste, je pris résolument la direction des quais de Milhaud où était amarré le VAR.

A bord comme à quai, une marée de petites mains s’affairait en vue de l’appareillage et malgré le tumulte, je fus calmement pris en compte par le capitaine d’armes qui me conduisit à travers coursives et échappées jusqu’à mon poste. Sur la sage décision du commandant, je suis hébergé tout à l’arrière du bâtiment. Cette éloignement bienveillant des zones de vie et de travail m’oblige sans cesse à faire un détour (Gn 3,3) pour multiplier les occasions de rencontrer les marins et de les accueillir discrètement.

La conversion du parachutiste en marin ne s’est pas opérée aussi vite qu’une ouverture de parachute ! Il m’a fallu bien plus que trois secondes pour déposer mon béret rouge, mon treillis et m’épanouir en tenue de protection de base (TPB) ! Le dicton : l’habit ne fait pas le moine était tout à fait de circonstance. Pour suivre l’exemple de St Paul qui a été comme un Juif pour gagner les Juifs (1 Co 9,20), les efforts n’ont pas été minces. Il m’a fallu non seulement assimiler les us et coutumes de la Marine mais encore assimiler le langage des marins pour devenir l’un d’eux afin d’en sauver à tout prix quelques-uns (1 Co 9,22). Pour apprendre ce langage, rien de tel que de se perdre dans les coursives, en témoin du Christ, se faisant le frère de tous [1]. A leur contact, j’ai ainsi appris des mots tels que : coupée, bouts, caille, souille, chouf, zérac et découvert d’autres sens à : BP, bosco, poste, niche, quart ou carré, que l’usage commun !

A titre d’exemple, le quart n’est plus seulement pour moi un gobelet en inox qu’on utilise sur le terrain, mais la période qui rythme la vie à bord du bâtiment. Les quarts de nuit sont propices pour rencontrer les marins et converser avec eux. Quand la nuit est calme, les cœurs s’agitent et la parole se fait entendre ! Le carré, quant à lui, est la salle de repos ou la salle à manger des officiers et officiers mariniers. En France, les grandes décisions se prennent à table. Sous cet aspect, ces lieux de vie deviennent vite importants pour sentir les pulsations des membres de l’équipage. Pour bien vivre au rythme du bâtiment, je reproduis mes habitudes de terrien en étant lié à personne[2] et de n’avoir aucune partialité envers les personnes (Jc 2,1). Ainsi, pour ne pas avantager un carré plus qu’un autre, j’ai vite élaboré un planning de présence qui équilibre mes visites pastorales.

Pour tenir les deux caps que je me suis fixés avant de partir : Dieu et les autres, il me fallait encore accorder ma vie au rythme du bâtiment. J’aime, dit Dieu, la maison qui est en ordre. J’aime que toute chose soit à sa place et je n’entrerai pas sous ce toit avant que tout n’y ait été préparé pour ma venue[3]. Pour tenir mon premier cap, j’ai organisé ma vie spirituelle de manière monacale ! Réveil tôt, pour prier l’office des Lectures et faire oraison avant que le « branle-bas » n’agite la vie à bord ; petit-déjeuner suivi des Laudes ; milieu du jour entre le déjeuner et la sieste ; messe avant le briefing du soir ; Vêpres avant le dîner et Complies avant la fin de la lumière… Pour tenir le second cap, je fais de mon mieux pour imiter le Christ serviteur ! J’occupe le terrain en mettant au service des autres, en bon gérant, ce que j’ai reçu comme don de la grâce (cf 1 P 4,10). Je poursuis les préparations au mariage et au baptême initiées par d’autres aumôniers à terre et j’offre volontiers mes services de coiffeur, de commis à la boulangerie, de serveur à la « caf » ou de plongeur à la « souille » pour soulager ceux qui peinent.

Lors des ravitaillements à la mer (RAM), je sais être présent sans être pesant pour ne pas gêner la concentration du pacha, du chef du quart, du bosco, du commis, des manœuvriers et de tous ceux œuvrent pour le bien du bâtiment ravitaillé. Quel spectacle pour moi de voir le « Charles de Gaulle » ou le « Chevalier Paul » s’approcher de notre bâbord ou tribord à quarante-cinq mètres seulement, pour recevoir de nous courriers, vivres ou combustibles. Je suis d’autant plus intéressé par les RAM que j’assiste régulièrement, à Toulouse ou en OPEX, aux livraisons par air effectuées par les paras du 1er RTP. Même mission, même passion au service des autres.

Quinze jours après avoir quitté Toulon, je prends conscience de l’honneur qui m’est fait d’être le dernier aumônier du « VAR » et la charge qui me revient de continuer l’œuvre de mes prédécesseurs dont les noms sont gravés sur le « rond de serviette de l’aumônier » du carré commandant. A leur suite, et avec la grâce de Dieu, me revient la charge de vivifier ce bâtiment une dernière fois avant son désarmement. Que le Seigneur m’aide à ravitailler spirituellement les âmes dont j’ai la charge durant cette mission « Clemenceau 21 » en opérant en surface et en profondeur conformément à la tâche de l’Eglise[4].

Abbé Damien H.

[1] Cf Carnets de route de Jean PLOUSSARD, p. 98, Seuil, Paris, 1964.

[2] Ibid, p.77.

[3] Ernest PSICHARI, Le voyage du centurion.

[4] Cf Cardinal SUHARD, lettre pastorale « Le prêtre dans la cité », p.2, Editions LAHURE, Paris, Carême 1949.