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Deux jésuites dans la Grande Guerre

Mgr Antoine de Romanet signe la préface de ce livre relatant les témoignages de deux cousins séminaristes durant la Première Guerre mondiale, officiant l’un comme infirmier, l’autre comme aumônier.

Idée lecture en confinement : découvrez l’ouvrage de Hubert de Vauplane, paru en septembre 2020, sur le site de La procure.

 

Préface de Mgr Antoine de Romanet

Alors que les commémorations du centenaire du premier conflit mondial touchent à leur fin, voici une publication à la fois touchante et passionnante de deux cousins germains, membres de la Compagnie de Jésus, relatant leur expérience de la guerre.

Passionnante en ce que les deux protagonistes décrivent leur quotidien pendant la Grande Guerre ; l’ainé des deux cousins rédige un journal du premier jour du conflit à la période d’occupation de l’Allemagne par les armées françaises en application du Traité de Versailles ; le cadet concentre son récit sur sa période en Orient aux Dardanelles et à l’ile de Moudros, en Grèce, où était installé un hôpital militaire.

Touchante en ce qu’il s’agit du regard croisé de deux cousins religieux engagés dans la guerre et qui portent leurs regards sur le quotidien de leur vie, l’un comme aumônier, l’autre comme infirmier. Ils ne furent pas les seuls dans cette situation, tant le clergé français de l’époque a été mis à contribution, que ce soit comme aumônier, brancardier, infirmier ou soldat. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux furent ainsi incorporés dans l’armée : prêtres, religieux, séminaristes, sans distinction de leur état. Lors de la mobilisation générale du 1er août 1914, tous sont concernés en application de la loi du 21 mars 1905, dite « des curés sacs au dos », qui a supprimé toutes les dispenses de service militaire, et du rescrit de 1912 levant l’irrégularité canonique encourue lorsqu’ils portent les armes. Tous firent leurs devoirs, comme tout un chacun, et continuèrent simultanément leur engagement pastoral auprès de leurs camarades. Parmi ces milliers de religieux incorporés, la plupart l’étaient comme soldats, le plus souvent sans pouvoir disposer du nécessaire pour la célébration de l’Eucharistie. C’est ainsi que ce sont développées les « valises de prêtre-soldat », fournies par une institution catholique, l’œuvre des campagnes, fondée à l’origine pour favoriser le retour de la foi dans les paroisses rurales, et se concentrant entre 1914 et 1918 sur les besoins sacerdotaux au sein de l’armée. Fondée en 1857 dans la commune de Fleury-en-Bière (Seine-et-Marne) par l’abbé Jean-Marie Vandel et la comtesse Auguste de La Rochejaquelein, cette association s’est ainsi à l’époque donnée pour mission d’aider les prêtres-soldats à vivre au moins-mal leur double condition.

Lorsque la Grande Guerre éclate, le nombre d’aumôniers militaires ne s’élève qu’à quelques dizaines, du fait du décret Millerand du 5 Mai 1913 qui ne prévoit que quatre prêtres pour 40 000 combattants.  Leur statut est précaire en ce qu’ils sont rattachés aux ambulances de chaque corps d’armée. Il faut l’appel lancé par le député Albert de Mun en aout 1914 pour voir le nombre d’aumôniers augmenter et surtout une modification de leur statut par la circulaire ministérielle du 12 novembre 1914. En 1918, le nombre d’aumôniers, tant « volontaires » que « mobilisés » atteint un peu plus de 500.

Ce livre, issu d’archives familiales, retranscrit des notes prises pendant le conflit par les deux cousins, et pose un regard sur l’engagement. Alors que l’un et l’autre n’avaient pas été déclarés « apte au service », ils réussirent à franchir les obstacles administratifs pour s’engager et servir leur pays. Il ne leur faisait aucun doute que leur place devait être auprès de tous les autres hommes de leur génération pour répondre à l’appel de la Nation. Mais cette certitude était tiraillée par leur état sacerdotal : comment concilier leur vocation religieuse avec cette réalité militaire ? Quelle pouvait être leur place, quel devait être leur rôle dans ces évènements ? Comment concilier des exigences en apparence aussi contraires ? Ces questions, tous les religieux incorporés dans l’armée se les sont posées. C’est ainsi le sens même de l’engagement qui est au cœur de ce questionnement.

En définitive, qu’est-ce que l’engagement ? Que signifie « servir » en tant qu’aumônier militaire ? L’engagement, c’est d’abord une attitude de vie en adéquation avec ses convictions. S’engager, c’est mettre en œuvre par son existence une cause, un idéal, une passion, une foi. Il n’y a d’engagement qu’au service d’autrui. Il s’agit toujours d’une démarche positive – il n’y a pas d’engagement subit – où les joies liées au don de soi, de son temps, de sa vie sont plus fortes que les difficultés et les obstacles rencontrés. S’engager, c’est mettre avec charité son prochain au cœur de sa vie ; c’est avoir confiance dans son propre rôle de maillon d’une longue chaine permettant de déployer plus d’humanité en notre monde. Il s’agit de se donner sans compter, avec gratuité. L’engagement et le service sont bien deux notions conjointes : si l’engagement est une attitude intérieure, le service en est l’action, la mise en œuvre pratique. S’engager pour servir, « sans attendre d’autre récompense que celle de savoir que nous faisons votre Sainte volonté ».

Lors de la première guerre mondiale, dans cette tuerie de masse, dans ce déluge de fer et de feu, dans cet enfer de boue et de sang, il s’est agit, au delà du drame des combats, de refuser toute haine et toute inhumanité. Il s’est agit de réaliser que français ou allemands, ennemis ou alliés, tous étaient enfants de Dieu, avec une égale dignité. Tel est le bien le sens de l’engagement de tous les aumôniers actuels, religieux ou laïcs, qui servent au sein du diocèse aux armées françaises. Loin de toute tentation communautariste ils sont au service de tous. Ils offrent une présence libre, un soutien sans finalité opérationnelle. Ils traduisent par leur présence et leur rapport à chacun ce climat de gratuité sans lequel l’homme perd le sens de sa destinée. Sans ce témoignage il y aurait parfois à craindre l’apothéose d’un matérialisme déshumanisant, menant tout droit à la barbarie.

Au cœur de la mission des aumôniers militaires il y a ainsi l’homme, tout l’homme, tous les hommes, le tout de l’homme.  Les prêtres et les religieux de la Grande Guerre nous ont montré un chemin héroïque d’engagement dont la mémoire est précieuse pour féconder, génération après génération, les esprits et les cœurs. Puisse cet ouvrage, à sa mesure, y contribuer.

+ Antoine de Romanet

Evêque aux Armées françaises