Avec Magnifica Humanitas, sa première encyclique publiée le 25 mai 2026 et signée symboliquement le 15 mai, date anniversaire de Rerum Novarum, le pape Léon XIV inscrit délibérément son pontificat dans la continuité de Léon XIII. Le parallèle n’a rien d’anecdotique. En 1891, Rerum Novarum affrontait la question sociale née de la révolution industrielle ; en 2026, Léon XIV affronte à son tour une révolution anthropologique et civilisationnelle : celle de l’intelligence artificielle.
À plus d’un siècle de distance, les deux textes partagent une même intuition : lorsque la technique et l’économie transforment profondément les sociétés, l’Église ne peut rester silencieuse sur la place de l’homme. Léon XIII voyait déjà le risque d’un monde où l’homme deviendrait un simple instrument de production. Léon XIV redoute aujourd’hui qu’il ne devienne un simple rouage informationnel, réduit à ses données, à ses performances ou aux calculs des machines. L’encyclique pourrait être lue comme un texte consacré aux technologies numériques. Ce serait réducteur. Elle touche en réalité à une question beaucoup plus profonde : qu’advient-il de l’homme lorsque sa capacité de jugement, de responsabilité et de relation risque d’être progressivement remplacée par la logique de l’algorithme ? Cette interrogation peut par ailleurs résonner avec une force particulière dans le monde militaire.
La technique ne remplacera jamais la conscience
Depuis plusieurs années déjà, les armées vivent une transformation majeure : numérisation du champ de bataille, renseignement automatisé, systèmes autonomes, aide algorithmique à la décision, guerre informationnelle, pilotage à distance des opérations. Les progrès technologiques ouvrent des possibilités immenses, mais ils déplacent aussi silencieusement le centre de gravité de la décision humaine, comme l’a déjà souligné Mgr Antoine de Romanet, évêque aux armées françaises, dans plusieurs publications. Or Léon XIV pose une limite claire : aucune technologie ne peut porter à la place de l’homme le poids moral de ses actes. Le pape met en garde contre une civilisation qui finirait par considérer l’efficacité comme le critère suprême de l’action humaine. Dans l’univers militaire, cette tentation existe nécessairement. La technique promet la précision, la rapidité, l’anticipation. Mais la guerre demeure toujours un lieu où se jouent des décisions profondément humaines, parce qu’elles engagent des vies humaines. C’est pourquoi l’encyclique insiste sur la nécessité absolue de maintenir l’homme au cœur des décisions létales et de refuser que des systèmes autonomes puissent disposer seuls de la vie ou de la mort.
Le texte pontifical ne relève pourtant ni de la technophobie ni du refus du progrès. Léon XIV reconnaît explicitement les bénéfices possibles de l’intelligence artificielle pour la médecine, la sécurité, la prévention des risques ou l’organisation du travail. Ce qu’il refuse, c’est l’illusion selon laquelle la puissance technique – tour de Babel du XXIè siècle – suffirait à définir le bien commun. Cette distinction est essentielle pour les armées d’aujourd’hui. Le militaire sait d’expérience qu’une capacité opérationnelle ne dit rien, à elle seule, de la justice de son emploi. La force ne trouve sa légitimité que dans un cadre éthique, juridique et politique. C’est pourquoi, à travers Magnifica Humanitas, le pape rappelle une vérité ancienne : la maîtrise technique ne dispense jamais du discernement moral.
Une encyclique pour penser la paix au XXIe siècle
Mais l’encyclique va encore plus loin. Comme Rerum Novarum en son temps, elle cherche à préserver les conditions d’une paix véritable. Léon XIII écrivait dans une Europe travaillée par les tensions sociales qui allaient nourrir les grands affrontements du XXe siècle. Léon XIV écrit dans un monde marqué par la fragmentation géopolitique, la montée des rivalités technologiques et le retour des logiques de puissance. Dans ce contexte, la paix n’apparaît plus seulement comme l’absence de guerre. Elle devient une œuvre fragile de justice, de vérité et de responsabilité partagée. Le pape met donc en garde contre une humanité fascinée par sa propre puissance technique au point d’oublier sa vocation relationnelle. Il décrit le risque d’un monde où les nations, les institutions et même les individus seraient enfermés dans des logiques de domination, de surveillance et de compétition permanente.
Pour le monde militaire, cette réflexion possède une résonance particulière. Les soldats savent que la paix ne se construit pas dans l’angélisme mais dans un équilibre exigeant entre fermeté, protection des populations et maîtrise de la force. Ils savent aussi que la supériorité technologique ne garantit jamais, à elle seule, la stabilité ni la sécurité durable. Léon XIV semble alors rappeler une vérité essentielle : la paix dépend d’abord de la qualité morale des hommes qui exercent la responsabilité. Aucune machine ne peut remplacer la prudence, le courage, le sens du devoir ou le discernement de conscience. Ces vertus demeurent profondément humaines.
L’autre grande intuition de l’encyclique concerne la fragilité du lien humain dans des sociétés de plus en plus médiatisées par les écrans et les systèmes numériques. Les conflits contemporains ne se déroulent plus seulement sur des territoires : ils se jouent aussi dans les réseaux d’information, les perceptions, les récits et les manipulations numériques. La guerre hybride brouille les frontières entre vérité et propagande, entre civil et combattant, entre paix et affrontement latent. Face à cela, Magnifica Humanitas apparaît presque comme un appel à la vigilance intérieure. Car la première bataille demeure celle de la conscience. Une armée peut disposer des technologies les plus avancées ; elle reste vulnérable si elle perd le sens de la personne humaine et du service du bien commun.
À l’heure où les armées entrent pleinement dans l’âge de l’intelligence artificielle, cette encyclique ne constitue pas seulement une réflexion théologique ou technique. Elle offre un point d’appui spirituel et moral à tous ceux qui portent la responsabilité de protéger la paix sans jamais cesser de servir l’homme. Car Magnifica Humanitas rappelle finalement une exigence essentielle : aucune avancée technologique, aussi performante soit-elle, ne pourra remplacer la conscience humaine lorsqu’il s’agit de discerner le juste, de préserver la dignité des personnes et de rechercher les conditions d’une paix véritable. Dans un monde traversé par les tensions, les logiques de puissance et les nouvelles formes de conflictualité, et alors même que nous vivions le 66è Pèlerinage Militaire International à Lourdes, au pied de la Reine de la Paix, Léon XIV invite ainsi à ne jamais dissocier la force du service et la sécurité de la fraternité.
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EC
