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La « guerre juste » au crible des Béatitudes – Mgr le Gal

Ose-t-on encore parler de guerre juste ? Sur le plan juridique, sans doute. Sur le plan éthique, et spécifiquement de la morale évangélique, cela paraît paradoxal, voire quelque peu déplacé.

La « Guerre juste » au crible des Béatitudes

Ose-t-on encore parler de guerre juste ?

Sur le plan juridique, sans doute, dès lors que sont respectés les principes du droit et des conventions internationales en vigueur.

Sur le plan éthique, et spécifiquement de la morale évangélique, cela paraît d’emblée pour le moins paradoxal, voire quelque peu déplacé.

Pourtant, une longue tradition doctrinale, depuis l’antiquité chrétienne, s’est attachée à éclairer cette question et à préciser les critères de la « guerre juste » ou du moins « légitime ». Cette tradition trouve son actualité dans un article du catéchisme de l’Eglise catholique et un écho plus récent encore dans les discussions à propos du conflit en Irak. Ce débat n’a pas seulement un intérêt académique ; son intérêt est aussi d’éclairer la conscience en vue d’un agir libre et juste de tous ceux, qui, de près ou de loin, ont à décider de la guerre ou à en conduire les opérations.

Pour un chrétien, éclairer sa conscience implique de se rendre disponible à l’Esprit et de laisser retentir la Parole de Dieu dans son intelligence croyante. L’Ancien Testament, à travers le Décalogue, nous fournit des références fondamentales pour orienter droitement notre agir et, pour ce qui concerne notre sujet, le commandement « tu ne tueras pas » a largement nourri les débats sur la moralité des opérations militaires. Dans le Nouveau Testament, le Christ lui-même nous propose une charte de la vie chrétienne à travers son « sermon sur la montagne » et, notamment, l’Evangile des Béatitudes (Mt 5, 1-12) qui l’introduit. Même si l’exercice peut paraître quelque peu osé, voyons comment ces béatitudes -quelques-unes du moins- peuvent éclairer ce débat.

L’humilité, une vertu incontournable

« Heureux les pauvres de cœur » : heureux les humbles, proclame la première des Béatitudes. L’homme qui combat, qui lutte, plus encore l’homme victorieux, celui qui gagne au prix d’un formidable effort est un homme facilement raidi, sûr de lui, tenté par les pièges de l’orgueil.[1]

La première béatitude, d’emblée, nous alerte par rapport aux risques d’une telle dérive relevant de l’orgueil, de la volonté de puissance : pas facile de rester humble quand on met en œuvre une formidable machine de guerre, quand on a le pouvoir, ou quand on est le conseiller écouté –pouvoir caché-, voire même quand on est un combattant se servant d’un système d’arme puissant et apparemment indestructible. De là, les critiques acerbes du psalmiste à l’encontre des guerriers, de leur chars et de leurs chevaux[2] : jetés à la mer. La victoire, la vraie, n’est pas donnée à l’orgueilleux -Dieu élève les humbles, il abaisse les orgueilleux-, … le bonheur non plus.

Si guerre juste il y a, elle implique donc l’humilité des décideurs et des combattants : dans le conseil reçu et écouté avant les décisions et à chaque étape, dans la qualité du commandement[3] vis-à-vis des subordonnés, dans la manière de traiter les ennemis et en particuliers les vaincus, qui exclut toute humiliation infligée, personnelle ou collective, fut-ce à travers des actes symboliques. A cet égard, on mesure la difficulté à se situer de façon adaptée dans un contexte de combat ou de guerre, pour une ancienne puissance coloniale ou encore pour une super-puissance dans un monde devenu unipolaire. Dans ces hypothèses, la vigilance et la réserve la plus stricte s’imposeront pour rester humble, pour n’humilier ni les personnes, ni les nations.

La maîtrise de la force face à la violence

« Heureux les doux ». Cette deuxième béatitude condamne toute attitude violente par pensée, par parole ou par action. Certes, on trouve peu de personnes pour défendre la violence en soi, mais sans doute beaucoup imaginent inéluctable l’emploi d’une certaine violence pour faire face à la violence, tout en redoutant de déclencher une spirale sans fin.

Le Christ ne répond pas à la violence par la violence. Sur la croix, de manière concrète et symbolique à la fois, il absorbe en quelque sorte toute la violence du monde en la retournant en compassion.

La guerre ne saurait être déclarée légitime et le combattant juste tant que l’on reste dans la logique d’une réponse à la violence par la violence. Vraisemblablement cette logique détestable ne s’avère d’ailleurs pas efficace.

La béatitude des doux appliquée à l’action militaire souligne l’urgence d’approfondir la recherche en cours depuis quelques années dans nos armées sur le concept de force maîtrisée ou d’emploi maîtrisé de la force armée.[4] En maintien de l’ordre, mais aussi dans le combat d’infanterie, le but n’est pas de détruire l’adversaire, mais de le neutraliser et de faire retomber la violence fut-ce par la contrainte : exercice délicat ! Le souci n’est pas seulement d’éviter des « dégâts collatéraux » chez les civils, mais aussi de limiter le niveau d’emploi de la force au strict nécessaire. Parfois, il n’y a pas à proprement parler, emploi de la force, mais seulement présence dissuasive ou « gesticulation », en vue de rétablir l’ordre. Cette réflexion et sa traduction tactique demande sûrement à être approfondie, notamment pour correspondre aux conditions particulières du combat haute intensité et non seulement aux situations d’interposition ou aux opérations de pacification.

Elle témoigne cependant déjà d’une conviction et d’un souci, à savoir que le soldat n’est pas un violent qui se défoule au combat, mais précisément un professionnel entraîné à résister à la spirale de la violence, y compris dans des situations de stress intense pour mieux atteindre le but ultime fixé, à savoir le rétablissement de la paix.

La « guerre juste », en toute hypothèse, implique donc de vouloir et de savoir intégrer cette dimension « non violente » dans la formation du soldat, puis dans le quotidien des opérations : un défi peut-être ; une culture exigeante sûrement.

Intégrer une dynamique de réconciliation

« Heureux les miséricordieux ». Dans le « monde » des Béatitudes, il n’y a pas de vaincus sinon l’oppression et le mal. Transposé dans l’éthique militaire, cela implique la mise en œuvre d’outils ad hoc pour réconcilier les ennemis d’hier à un niveau individuel ou collectif, que ce soit par la compassion à l’égard des personnes plongées dans la souffrance à cause des conflits, que ce soit par le pardon mutuel des offenses entre belligérants, que ce soit par des démarches de réconciliation proposées aux uns et aux autres par d’éventuels médiateurs …

Il s’agit d’éradiquer la tentation commune du vaincu à prendre sa revanche, du vainqueur à écraser le vaincu c’est-à-dire à lui faire subir une nouvelle violence qui ne fera qu’exacerber sa vindicte.[5]

La « guerre juste » c’est celle à laquelle on saura donner une issue susceptible de restaurer une paix durable entre les ennemis d’hier par cette politique de réconciliation.[6]

Il apparaît ainsi clairement que la « guerre juste » ne le sera pas seulement par un comportement adapté des combattants mais aussi et peut-être plus encore par un réel projet politique qui devrait encadrer toute opération militaire et lui donner son sens. Une guerre juste sera donc celle qui ne sera pas engagée sans que la perspective de la réconciliation entre belligérants ou intervenants ne soit sérieusement étudiée et les moyens idoines préparés pour être mis en œuvre aussitôt que possible à tous les niveaux.

Un agir fort au service de la paix

« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice » : cette béatitude intègre le vaste domaine de la vertu de justice dont la mise en œuvre est un préalable à toute action décisive pour éviter la guerre : « pas de paix sans justice ».[7] Cette béatitude fait aussi référence au désir qui pousse l’homme juste à aller jusqu’au bout de ses motivations intérieures profondes, car la béatitude ne dit pas seulement : heureux les justes, mais les affamés, assoiffés de justice. Cela marque de façon forte cette tension vers le bien.

L’un des travers de la théologie morale après le XIVème et plus encore après le XVIIème siècle français fut sans doute de se centrer presque exclusivement sur la considération de l’obligation morale et des conséquences de sa non observation, le péché ; d’où l’importance pédagogique, certainement exagérée, sur l’urgence à éviter le mal alors que la logique commande de mettre d’abord l’accent sur la recherche du bien (ce qui, corollairement, implique de fuir le mal !). La béatitude des affamés et assoiffés de justice fait droit à cette prééminence de la quête déterminée et imaginative du bien.

Pour ce qui touche l’éthique de la guerre et de la paix, on en déduira l’urgence de la réflexion et de l’action pour contribuer à instaurer la justice, pour intervenir là où elle est bafouée. En un mot, nous mettre à l’unisson du Dieu de l’Exode qui prêtait l’oreille au cri de son Peuple, qui était attentif à son malheur, et qui intervenait sans attendre « à main forte et bras étendu » en faveur de sa libération.[8]

Marqués par le désir légitime d’éviter le mal –la guerre-, il ne faudrait pas que nous devenions sourds et aveugles ou lâches devant la misère des malheureux ou les risques à terme de situations qui dégénèrent. La guerre non, mais l’injustice plus grande que la guerre non plus. C’est le Saint Siège qui le rappelait de façon pressante dans les années 90 à propos de la situation dans les Balkans.[9]

Pour que cette perspective ne soit pas vaine, encore faut-il se disposer, de façon proportionnée et qualifiée, professionnellement, à développer un outil de défense susceptible d’être engagé le cas échéant pour faire justice au malheureux. Cela implique un engagement d’abord humain important et persévérant pour constituer un corps d’armée cohérent, discipliné et susceptible de respecter à tous les niveaux les exigences de l’éthique militaire. C’est seulement à cette condition qu’il est crédible d’employer la force armée comme un outil au service de la paix.

La béatitude des affamés de justice nous invite à l’action, parfois peut-être même à la guerre ; elle dénonce corollairement la paresse et l’omission, mais elle nous invite simultanément à une action cohérente : il ne s’agit pas de blesser la justice en voulant rétablir la paix.

Une volonté persévérante et agissante pour établir la paix

« Heureux les artisans de paix » : comme la béatitude des affamés de justice, celle « des artisans de paix » indique dans son intitulé même qu’il y a un appel et une urgence à agir pour la paix : « artisan de paix » et pas seulement « amis de la paix ».

Cette béatitude dans sa formulation nous invite également à penser que la paix se construit progressivement et que notre appréciation sur le caractère juste de notre action en sa faveur ne saurait être définie une fois pour toutes, par exemple en son démarrage. La qualité du travail de l’artisan ne se juge pas seulement dans ses intentions initiales ou ses premières ébauches, mais dans le résultat achevé de l’ouvrage. Ainsi, il n’y a pas de « guerre juste » qui le soit une fois pour toutes. Il y a sûrement une vigilance permanente à garder pour que l’éventuelle action militaire en faveur de la paix reste jusqu’à son aboutissement fidèle à son projet : la paix.

A cet égard, il faut souligner que l’action militaire n’est qu’un moyen qui ne s’auto-détermine pas et qui n’est pas non plus auto-suffisant : c’est le politique seul qui engage l’outil militaire, définit le cadre de son action et surtout le projet politique précis que l’action militaire a pour mission de rendre possible. Pour que l’action militaire porte son fruit en faveur de la paix encore faut-il que le projet politique existe, soit réaliste et soit mis en place.[10] Si l’on demande aux Armées de chasser un tyran affreux, coupable de génocide, mais que l’on a rien à proposer politiquement pour faire vivre le pays concerné, après, on peut douter que la guerre soit juste.

Dans de nombreuses situations et conflits où nos forces sont engagées et font un travail reconnu, ce qu’il manque, c’est précisément ce projet politique et, le cas échéant aussi, l’existence d’une force civile qualifiée éthiquement pour aider à la reconstruction de l’Etat et du pays.

La béatitude des artisans de paix est terriblement exigeante puisqu’elle demande non seulement de faire des efforts en vue de la paix mais de construire effectivement la paix. Tous les maillons de la chaîne de cette reconstruction doivent être validés et la mise en œuvre du maillon militaire n’est légitime que si les autres maillons, le moment venu, peuvent, eux aussi, jouer leur rôle.

L’interrogation éthique sur la « guerre juste » à l’école des béatitudes apporte, me semble-t-il une première conclusion, à savoir que si « guerre juste » il peut y avoir, cela présupposerait que les hommes soient en mesure d’être justes au cœur de cette guerre, qu’on ne peut donc pas couper, comme on le fait souvent l’éthique ad bellum de l’éthique in bello ; c’est de la qualité éthique de « l’outil militaire » (essentiellement les hommes) que dépend pour une bonne part la qualification d’une « guerre ». A la limite, une armée de soldats qui mériteraient vraiment le qualificatif de « sentinelles de la paix »[11] pourrait faire œuvre de justice même dans une guerre illégitime ; mais l’inverse n’est sûrement pas vrai.

Il faut donc envisager un regard éthique global « ad bellum » et « in bello ». Il serait même judicieux de l’élargir au « post bellum » ou mieux encore au « ad pacem instaurandam ». C’est à travers ce regard éthique global que l’on peut évaluer le cas échéant le caractère légitime d’une guerre envisagée par telle armée et dans telle perspective politique donnée.

Une seconde conclusion pourrait consister à établir une sorte de charte de la « guerre juste ». Cela nécessiterait certainement d’établir une école d’humilité contre toutes les tentations de pouvoir, de la volonté de puissance, de la suffisance. De même, l’apprentissage d’un usage maîtrisé de la force pour réduire la violence, mais aussi une réelle culture de la réconciliation et du pardon –plutôt que de la vengeance ou des représailles- qui seuls peuvent renouer les relations interpersonnelles et recréer le lien social. On pourrait encore ajouter courage pour agir et persévérance plutôt qu’indolence et renoncement à intervenir.[12]

De guerre vraiment juste, il n’y en a sans doute jamais eu. Ce n’est pas une raison pour renoncer paresseusement à mener les justes combats qui peut-être nous font peur parce qu’ils exigent d’abord de nous une profonde conversion et un chemin de sainteté. Celui précisément auquel nous appellent les Béatitudes.

[1] Dieu, qui déteste l’orgueilleux (cf. Pr. 8,13) va humilier l’orgueil des puissants notamment de ces fiers guerriers (cf. Ez. 33,12 pour l’Egypte, ou Za. 10,11 pour l’Assyrie …)
[2] cf. Ex. 15,21 – Dt 11,4
[3] A cet égard, on pourra lire avec intérêt la réflexion publiée par l’Etat-Major de l’Armée de Terre sur « L’exercice du commandement dans l’Armée de Terre », sous-titrée « Commandement et fraternité » – Paris, Sept. 2003.
[4] Sur ce point, on pourra se reporter au document publié par l’Etat-Major de l’Armée de Terre « Exercice du métier des Armes dans l’Armée de Terre » – Paris 1999, voir spécialement chap. 2, p. 17 ss.
[5] Beaucoup d’initiatives peuvent, à différents niveaux, contribuer à ce travail de réconciliation. Des concepts comme celui des A.C.M. (Actions civilo-militaires) ou plus largement de l’aide à la reconstruction façon plan Marshall en sont des exemples même si elles restent sans doute chargées d’arrière-pensées moins généreuses ou plus utilitaristes. Du moins conduisent-elles à établir un lien de travail et d’aide entre les belligérants d’hier.
[6] A cet égard le traité de Versailles mettant fin à la première guerre mondiale restera comme un sommet d’injustice poussant la France à « faire payer » l’ennemi, à travers la politique de réparations, poussant l’Allemagne à la revanche et brisant l’unité de la Mittel-Europa. Tandis que la politique de réconciliation engagée notamment entre la France et l’Allemagne après la deuxième guerre mondiale apparaît comme un exemple d’une attitude, consciente et volontaire, pour réconcilier les ennemis d’hier.
[7] Dans son message pour la paix de janvier 2001, Jean-Paul II articulait son appel à travers cette double ingérence : « pas de paix sans justice, pas de justice sans pardon ». Il reliait ainsi la béatitude des pacifiques à celles des affamés de justice et à celle des miséricordieux.
[8] cf. Ex. 3, 7 ss

[9] cf. l’intervention du Cardinal Sodano, secrétaire d’Etat du Vatican, le 6 août 1992 : « Les Etats européens et les Nations unies ont le devoir et le droit d’ingérence pour désarmer ceux qui veulent tuer. Il ne s’agit pas de favoriser la guerre mais d’empêcher la guerre […]. C’est un devoir d’arrêter la main de l’agresseur.je crois qu’autrement on est un peu complice ».

Quant au Pape, il déclarait, le 19 octobre 1995, devant des aumôniers militaires : « Cette culture de paix […] dans certaines situations ne peut exclure le recours à la force si elle était requise pour la défense des justes droits d’un peuple, et par la nécessité de maintenir la paix entre différents rivaux afin d’éviter le massacre de populations innocentes : en pareil cas, il s’agirait d’une ingérence humanitaire légitime et obligatoire, visant à sauver des vies humaines et à protéger des personnes faibles et sans défense, et en dernier ressort, à apporter la solidarité et la paix sous les auspices de la communauté internationale ».
[10] ce qui est sous-entendu pour le troisième critère de la guerre juste selon le catéchisme de l’Eglise catholique n° 2309.
[11] selon l’expression forte utilisée par Jean-Paul II pour qualifier les militaires, lors de son sermon à la messe du jubilé des militaires, place saint Pierre, le 19 novembre 2000.
[12] Au-delà de la définition étroite et purement cultuelle du rôle des aumôniers militaires, on imagine l’enjeu de l’accompagnement spirituel qu’ils peuvent apporter aux soldats en opération, à l’aune du défi que représente la mise en œuvre d’une telle charte éthique dans le quotidien de la vie militaire.

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