"Le Seigneur peut accomplir des merveilles"

1Homélie de Mgr Antoine de Romanet, Évêque aux Armées, lors de l'ordination au diaconat permanent de Valence, l’aumônier catholique de la base aérienne de Vélizy-Villacoublay.

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Cher Valence, Chère Marie-Armande, chère Émilie, quelle grâce que de célébrer ce diaconat que vous recevez aujourd’hui de l’Église en cette fête du Saint-Sacrement du Seigneur, qui est célébrée dans l’Église universelle. Voilà qui nous porte bien vers l’essentiel tant le diaconat porte et déploie l’Eucharistie, l’enracine dans le réel du don et du fruit spirituel. Le diacre prépare les cœurs par l’annonce de la Parole. Le diacre prépare l’autel en y disposant les oblats. Le diacre déploie l’Eucharistie dans sa dimension essentielle de charité. En multipliant les pains pour cette foule immense, Jésus ne montre pas seulement qu’il est capable de faire des choses extraordinaires. Il montre qu’il est lui-même la source de la vie. Jésus pose un signe qui manifeste combien il est venu donner la vie au monde pour apaiser toutes les faims de l’humanité. Et nous voici rassemblés par Jésus. A la vérité, lorsque nous relisons ces quelques lignes de l’Évangile de saint Luc, qui viennent de retentir, nous sommes en présence d’une célébration eucharistique qui commence par ce rassemblement par Jésus. C’est Jésus qui nous rassemble. C’est Jésus qui est au centre de tout. C’est lui le Christ, qui avec le Père et l’Esprit, nous a accueilli chacun, au seuil de cette célébration. Vous savez combien, si l’Église fait l’Eucharistie, c’est l’Eucharistie qui fait l’Église. Combien l’Eucharistie est au centre de la vie de l’Église et de la vie du diacre. Cette communauté qui se constitue autour de Jésus, elle a soif, elle a faim d’entendre ses paroles. Il est frappant de voir que les disciples invitent à renvoyer cette foule qui est un peu envahissante. Et cela nous conduit à nous interroger sur la manière dont nous tous, qui sommes chrétiens, pour la plupart baptisés, catholiques, nous faisons un lien ou un obstacle vers le Seigneur. Parfois la garde rapprochée a tendance à être tellement propriétaire de la situation qu’elle en finirait par se complaire à distinguer entre ceux qui sont à l’extérieur et ceux qui sont à l’intérieur. Et s’il est un point d’instance majeur du pontificat du pape François, c’est précisément de nous inviter nous tous en Église, baptisés, diacres, prêtres et évêques, à être toujours ouverts, accueillants, incluants, bienveillants, là où, humainement parlant, la première réaction pourrait être de mettre des barrières étanches, des numerus clausus, et d’organiser les choses à notre petite manière humaine. Il nous est dit que Jésus guérissait ceux qui en ont besoin.

Au début de chacune de nos célébrations, nous disons : « Kyrie eleison, Christe Eleison, Kyrie eleison ». Certes, nous ne pouvons pas habiter dans leur plénitude chacun des mots de la liturgie à chaque instant de nos vies. Mais nous pouvons tout de même nous interroger : est-ce du plus profond de notre cœur que nous demandons au seuil de chaque Eucharistie au Seigneur de nous prendre en pitié. Est-ce un cri vital, ou est-ce une simple formule de politesse, d’entrée en contact, comme dans la vie sociale. Jésus vient guérir ceux qui en ont besoin. Et bien, étonnement, un certain nombre de malades n’ont aucune envie d’être guéris. Ils trouvent ce qu’on appelle des bénéfices secondaires dans leur situation. Et somme toute, sans porter aucun jugement sur quiconque, certains médecins savent que quelques-uns de leurs patients sont résolus à poursuivre leur existence sans guérir. Cela remettrait en cause leur équilibre de vie. Et bien nous pouvons nous demander les uns et les autres, spirituellement parlant, si certains pécheurs n’auraient pas aucune envie d’être convertis. Avons-nous véritablement envie de conversion ? Est-ce que nous désirons d’un grand désir convertir nos existences ? Est-ce que nous sommes véritablement prêts à couper ce qui dans nos existences nous paralyse, nous asphyxie, nous empêche de nous déployer, nous empêche de porter du fruit ? Ne répondons pas trop vite. « Seigneur, prends pitié », est-ce que cela vient du plus profond de mon cœur, est-ce un cri vital que je formule vers le Seigneur, ou une formule de courtoisie ? Est-ce que les prières de supplication qui vont ponctuer toute notre liturgie d’aujourd’hui, viennent vraiment du plus profond de notre cœur ? Il nous est dit que Jésus parle du règne de Dieu. Voilà qui nous redit la place centrale de la Parole de Dieu dans le sacrement de l’Eucharistie, comme dans tous les sacrements de l’Église. Jésus, c’est la Parole faite homme, le Verbe fait chair. Lorsque nous lisons dans l’Évangile : « Jésus annonçait la bonne nouvelle », nous pourrions traduire par « La Parole annonçait la Parole, la Parole parlait la Parole ». Cette Parole créatrice qui était à l’origine des temps, cette Parole qui crée en séparant, cette Parole qui est Dieu lui-même et qui vient habiter notre monde. Cette Parole de vie, cette Parole fondatrice qui est présence en chacune de nos Eucharisties, c’est cette Parole, Valence, que vous allez être invité à porter eu monde, à commenter, à rendre familière à ceux à qui vous aurez à l’annoncer. Merveille que ce trésor absolu de Dieu remis entre nos mains, confié à notre ministère, pour que par la pauvreté de notre être vienne résonner au cœur des hommes cette Parole créatrice, recréatrice, libérante et vivifiante que l’Église dans sa pauvreté ne cesse de porter au monde. Et voilà la merveille ! Il s’agit pour chacun d’entre nous, et très particulièrement pour vous, Valence, avec cette ordination, d’être acteur avec Jésus.

Nous sommes dans le désert et le soir baisse. Le désert, dans toute l’Écriture, est un lieu privilégié pour reconnaître ma pauvreté, mon illusoire suffisance. Quels sont les déserts des hommes ? Les lieux et les moments où ils sont sans ressources, sans moyens face aux difficultés d’existence. Quelle grâce nous est donnée lorsque nous voyons ces déserts comme des lieux privilégiés pour faire la vérité dans nos vies ? Quels sont les déserts que nous nous ménageons dans nos existences pour accueillir la présence du Seigneur ? Valence, par la liturgie des heures que vous allez vous engager à célébrer, vous offrez au Seigneur un temps de gratuité au cœur de vos journées pour qu’il vienne féconder votre vie. Vous venez remettre la pauvreté de votre existence entre les mains du Seigneur pour qu’il vienne travailler l’intime de votre cœur et qu’il vienne féconder les missions que vous aurez reçues. « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Voilà ce que Jésus dit à ses disciples. Nous pouvons nous poser la question : d’où pourra venir le secours pour notre humanité ? Sans remettre le moins du monde en cause la capacité de Jésus à multiplier les pains et les poissons, de vous à moi, on peut se dire que la plupart de ceux qui étaient là n’étaient pas complètement idiots et qu’ils avaient au fond de leur sac un pique-nique pour leur utilité personnelle. Et ils se sont dit : « Si je sors mon pique-nique, il risque de ne pas y en avoir pour tout le monde ». Pourtant nous avons tous fait cette expérience universelle : lorsque chacun sort son pique-nique, il y en a toujours plus que nécessaire. Je ne me base pas sur cet élément de sociologie pour reconsidérer le miracle fait par Jésus, mais pour souligner que Jésus fait tout pour nous. Pour autant il ne fait rien sans nous. Il a besoin de ce don en apparence dérisoire des cinq pains et des deux poissons. Dans un autre Évangile, il nous est dit que c’est un jeune garçon qui apporte ces éléments, sans doute avec la simplicité et la candeur de son cœur. C’est à partir du don de notre vie, aussi limité soit-il, que le Seigneur peut accomplir des merveilles. Valence, c’est à partir de votre vie que le Seigneur veut faire de grandes choses. Vous avez suffisamment de profondeur spirituelle et d’humilité pour ne pas surestimer ce qu’est votre vie, mais pour accueillir avec une infinie gratitude les merveilles que Dieu veut faire dans l’offrande de chacun de ses enfants. Et voilà une question qu’aux côtés de Valence, nous pouvons tous nous poser cet après-midi : que suis-je venu apporter au Seigneur ? Dans un instant, Valence préparera les oblats sur l’autel, ce pain et ce vin pour le sacrifice offert par le Christ à son Père auquel nous sommes invités à nous associer. En chaque Eucharistie, nous pouvons nous poser la question : que suis-je venu apporter sur cette patène ? Qu’est-ce qui, dans la semaine qui vient de s’écouler, a été accompli dans ma vie au nom du Seigneur ? Quelles sont les paroles, quels sont les actes, quels sont les jugements, quels sont les engagements qui ont été l’expression de mon lien vivant avec le Christ ressuscité ? Quelle est la part de moi-même ? Est-ce le tout de moi-même que je viens déposer sur cette patène pour être transformé par le Seigneur ? Le Seigneur ne peut nous transformer qu’en tant que nous lui offrons ce que nous sommes. À la mesure que nous lui offrons ce que nous sommes. Ce que le Christ veut nous faire découvrir, c’est que cela n’est pas avec nos faibles forces que nous allons sauver le monde. « Il les bénit, les rompit, et les donna à ses disciples ». C’est le Christ et lui seul qui agit. C’est le Christ et lui seul qui nous sauve. Nous sommes les instruments qu’il a voulu choisir pour que puisse s’accomplir et se déployer la grâce unique du Fils bien aimé, qui, s’offrant au Père, nous donne d’être pris dans ses bras pour être nous aussi offerts avec lui en offrandes d’éternelle grâce. Nous découvrons ainsi combien notre mission dans le monde dépend radicalement de notre communion à la personne du Christ.

Alors oui, merveille que ce diaconat, Valence, parce qu’il vous rend acteur de cette grâce du Seigneur. Plus encore, et c’est le troisième point que je voudrais souligner avec vous, il s’agit pour vous comme pour nous tous, de nous laisser être transformés par Jésus. Tout à l’heure, après la consécration, nous redirons ensemble la prière du Notre Père : « Que ta volonté soit faite ». Mes amis, comment conformons-nous notre vie, à ces paroles que nous articulons ? Est-ce que notre prière n’est pas plutôt, en bien des circonstances, de demander à Dieu que sa volonté se conforme à la nôtre ? Nous venons si souvent avec des demandes extraordinairement précises et situées ? Cela n’est pas, en soi, illégitime. Mais est-ce que notre cœur est disposé en sorte de réaliser que le don de Dieu dépasse tout ce que je peux en penser et en comprendre ? Que Dieu veut me donner infiniment plus et infiniment au-delà de tout ce que je pourrais personnellement envisager. Est-ce que véritablement je remets mes mains entre les mains du Seigneur ? Est-ce que je fais en sorte que ma vie soit habitée et transformée par le Seigneur ? Ou est-ce que j’entends conserver la maîtrise totale de toutes choses dans mon existence ? Et bien, mes amis, si nous conservons la maitrise totale de notre existence, notre vie restera une petite vie humaine, mesquine et rabougrie. Si nous avons la confiance en Christ ressuscité pour nous laisser habiter par son Esprit, alors la merveille du Seigneur est de faire de nos vies infiniment plus que tout ce que nous aurions pu imaginer et concevoir. Valence, Marie-Armande, avec Émilie, vous n’auriez sans doute jamais imaginé aller découvrir Metz. Mais comme Abraham et Sarah, vous vous mettez en chemin, avec confiance. Et je suis certain de la fécondité de la manière dont vous entrez ainsi dans un projet qui ne vient pas de vous, et que d’une manière exemplaire et magnifique, vous faites vôtre. Être transformé pour être en communion. Nous sommes invités sacramentellement ou spirituellement à un acte de communion. Au moment de l’offertoire, Valence, vous allez réaliser l’un des gestes les plus inouïs qui puissent se faire sur cette terre. Après avoir mis du vin dans le calice, symbole de la divinité, vous allez mettre une goutte d’eau, symbole de notre humanité. Et vous allez prononcer à voix basse, tel que le demande la liturgie en principe, ces phrases bouleversantes. C’est vous qui allez les prononcer : « Comme cette eau se mêle au vin pour le sacrement de l’alliance, puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ». « Puissions-nous être unis à la divinité de celui qui a pris notre humanité ! » Nous sommes au cœur même de l’extraordinaire du don de Dieu. Nous sommes au cœur même de la réalité de l’incarnation et de la rédemption. Nous sommes au cœur même de l’extraordinaire échange entre le ciel et la terre, qui en Jésus s’accomplit, et qui s’exprime par nos paroles et par nos gestes. Ce que saint Iréné reprendra d’une manière impressionnante en nous disant que Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit Dieu. C’est bien ce mystère extraordinaire, Valence, que dans un instant vous allez tenir entre vos mains. C’est bien cette réalité pour laquelle vous allez préparer le cœur de vos frères, pour laquelle vous allez préparer l’autel, pour laquelle vous allez préparer le calice, par lequel, le Christ lui-même, va s’offrir à son père, dans un oui parfait et absolu, qui est invité à se faire le oui de chacune de nos vies. Quelle merveille que ce ministère qui vous est confié et qui pointe au cœur même de l’Eucharistie l’extraordinaire du don de Dieu voulant nous associer à sa propre vie. Cette transformation, c’est de devenir le corps du Christ. Il s’agit d’une transformation radicale. Vous le savez : saint Luc, saint Marc et saint Matthieu nous font le récit de l’institution de l’Eucharistie, de même que saint Paul dans ses épitres. Saint Jean, lui, nous donne le récit du lavement des pieds. Voilà qui nous dit de manière bouleversante que l’Eucharistie qui nous réunit aujourd’hui encore, nous renvoi de la manière la plus concrète et la plus forte vers chacun de nos frères, dans le concret du service le plus significativement observable. Valence, au cœur du ministère que vous recevez, il y a l’invitation à l’exercice de la charité. L’Eucharistie n’est rien si elle ne se traduit pas dans cette charité. Notre vie n’est rien, si elle ne se traduit pas dans ce service radical du frère qu’exprime, plus que tout, ce lavement des pieds. C’est tout ceci qu’il vous est offert de nous exprimer. Ce ministère du diacre vient sertir le don du Christ de la manière la plus belle et la plus forte, par le ministère de la Parole, en préparant les cœurs, en préparant l’autel, et plus encore peut-être, en déployant cette réalité dans le concret de l’existence qui vient témoigner au monde de la puissance de celui qui nous aime et qui veut nous associer à sa vie, de la manière la plus étroite. Valence, en cette fête du corps et du sang du Christ que nous célébrons aujourd’hui, et alors que dans un instant vous allez recevoir cette grâce immense du diaconat, laissons-nous saisir par ce don inouï offert en pure gratuité. Puissions-nous nous laisser les uns et les autres être touchés et bouleversés par ce don que Dieu fait par vous à chacun de ses enfants. Puissions-nous entrer dans cette dynamique de gratuité qui est le seul chemin par lequel, avec tous nos frères, nous partagerons la vie de Dieu.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Amen.

 

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