Centenaire 14-18 : fait religieux et foi chrétienne dans la Grande Guerre

            bandeau 1914-1918         

Nouvelle traduction du NOTRE PÈRE à partir du 3 décembre

Notre Père, qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laisse pas entrer en tentation
mais délivre-nous du Mal.   Amen

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Saint Martin : de la légende à l’histoire

 

 

saintmartinP.Jean-Robert Armogathe (Paris)
directeur d’études émérite, Ecole pratique des hautes études (Sciences religieuses)
correspondant, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres

Il y a bien des choses de Martin que l’on ne peut expliquer (Sulpice, Dial. III, 13, 7).

Le contexte historique et religieux

Il faut d’abord situer Martin dans son temps, le IVème siècle. Il naît en 316 et meurt le 8 novembre 397 – une longue vie qui embrasse tout le IVè siècle. Un siècle un peu laissé dans l’ombre par l’histoire « classique », celle qu’on enseigne dans les classes : on y voit un peu vite une Europe ravagée par des hordes barbares. Mais il n’y avait pas de « horde » et ces « barbares » étaient imprégnés de culture latine …

 

En 382 et en 418, des accords sont conclus entre les autorités de l’empire et les Wisigoths permettant aux Goths de s’établir sur le territoire romain. Les Francs se voient octroyer la même autorisation et, à titre de fœderati, reçoivent la mission de protéger la frontière nord-est des Gaules. On assiste là au tout début de ce qui deviendra les royaumes germaniques. En fait, ce sont des changements climatiques, qui se produisent au cours de ce IVè siècle (et vont durer jusqu’à l’An mil) qui vont conduire aux grands déplacements migratoires : les Huns traversent les steppes d’Asie centrale pour atteindre l’Est de l’Europe centrale vers 375, les Lombards venus des bords de la Baltique envahissent le Nord de l’Italie en 568 et les Slaves déferlent sur l’Empire d’Orient en 577.

En 313, l’empereur Constantin s’entend avec Licinius à Milan pour tolérer le christianisme dans l’Empire. Constantin est un empereur païen, un polythéiste qui honore Sol Invictus, mais qui s'intéresse depuis longtemps au christianisme qu'il finira par adopter comme religion personnelle. Constantin fait du jour du soleil païen (dies solis), le dimanche, un jour de repos légal. Il reconnaît les tribunaux épiscopaux à côté des tribunaux civils. Il entreprend la construction d'églises ou de grandes basiliques, Saint-Jean de Latran, Saint-Pierre de Rome, Sainte-Sophie de Constantinople ou le Saint-Sépulcre de Jérusalem, mais il frappe une monnaie aux effigies explicitement païennes et exaltant le Dieu Soleil. Il garde jusqu'à sa mort le titre de Grand Pontife (Pontifex Maximus) qui lui donne autorité sur les cultes publics païens.

On assiste à une floraison de lettres chrétiennes : en grec, Eusèbe de Césarée (v. 275339), Pacôme (v. 292-v. 348), fondateur du cénobitisme et rédacteur de la première règle monastique, Athanase d'Alexandrie (v. 298-373), Basile de Césarée (329 - 379), et en latin, Jérôme de Stridon (340-420), traducteur de la Bible en latin, Ambroise de Milan (340-397), Augustin d'Hippone (354-430). La traduction latine de la Vie d’Antoine (+356) écrite par Athanase, biographies de Paul de Thèbes, de Malc, d’Hilarion publiées par Jérôme.

Après avoir vaincu Licinius à la bataille d'Andrinople le 3 juillet 324, Constantin est maître de tout l’Empire :  il va fonder sur les bords du Bosphore la nouvelle Rome, qui va porter son nom.

Une crise théologique avait éclaté dans le christianisme dès la fin des persécutions : c’est en 312 en effet qu’un prêtre libyen d’origine berbère, Arius, prêche à Alexandrie une doctrine nouvelle : le Fils n'est pas de la même nature que Dieu, qui est incréé et éternel, alors que Jésus est créé et temporel. Si le Fils témoigne de Dieu, il n'est pas Dieu, et si le Fils possède bien un certain degré de divinité, elle est de moindre importance que celle du Père. Pour Arius, le Père seul est éternel : le Fils et l'Esprit ont été créés. De condamnation en compromis, de rétractation en querelles, la doctrine d’Arius, l’arianisme, se répand dans tout le bassin méditerranéen, tandis que l'évêque Wulfila (311-383) entraîna la conversion à l'arianisme des peuples germains.

Afin de rétablir la paix religieuse et de construire l'unité de l'Église, et sans doute aussi de parvenir à ses fins politiquement, Constantin décide de réunir un concile à Nicée, aujourd’hui Iznik en Turquie. Celui-ci réunit du 20 mai au 25 juillet 325, des représentants de presque toutes les tendances du christianisme. Le secrétaire de l’évêque d’Alexandrie, un brillant jeune homme de 26 ans, s’appelle Athanase (né en 298) : il sera l’adversaire le plus déterminé de l’arianisme, au prix de cinq exils successifs, de clandestinité et de mauvais traitements.

Ce fut du reste un évêque arien, Eusèbe de Nicomédie, qui baptisa l’empereur sur son lit de mort. Ses successeurs furent également ariens, et la controverse se poursuivra pendant plus de cinquante ans, jusqu'au concile de Constantinople en 381.

A l’Ouest de l’Empire, Hilaire de Poitiers (315-367), issu de l'aristocratie gallo-romaine, s’oppose à l’arianisme qui arrive en Gaule vers le milieu du siècle. Il subit lui aussi l’exil, en Phrygie, au cœur de la Turquie, puis revient dans son diocèse 4 ou 5 ans plus tard – probablement grâce à Julien « l’Apostat  (ou « le Philosophe » !) : devenu maître de l'Empire tout entier, Julien promulgue un édit de tolérance autorisant toutes les religions et il abolit les mesures prises non seulement contre le paganisme, mais aussi contre les Juifs et contre les chrétiens qui ne suivent pas le credo d'inspiration arienne qui avait la faveur de Constance. Hilaire est rejoint par Martin, d’abord dès avant son exil, puis à son retour – c’est auprès de Poitiers, à Ligugé, que Martin, qui a 44 ans, réunit sa première communauté.

Pourquoi partir de la légende ? Parce que dès le vivant de Martin, sa biographie – son hagiographie – par Sulpice Sévère, un riche avocat bordelais qui, après son veuvage, s’est retiré sur ses terres (le secessus in villam) pour vivre une vie dévote et érudite (Primuliacum, près de Carcassonne ?) : il écrit une chronique qui s'étend de la création du monde à l'an 410 et une Vie de Martin, publiée en 396-397 (Martin meurt en novembre de cette même année 397) et qui connut une immense diffusion. Cette Vita est en outre augmentée de quelques pièces essentielles issues aussi de la plume de Sulpice Sévère, trois lettres en particulier pour évoquer la mort du saint, et des Dialogues.

 

Vie de Martin

Martin (du dieu Mars), fils d’un tribun militaire de l'Empire romain (dont la famille est originaire de Pavie) naît en 316 en Pannonie, dans la cité de Sabaria, l’actuelle ville de Szombathely en Hongrie.

En tant que fils de magistrat militaire, Martin suit son père au gré des affectations de garnison ; il est pour ainsi dire héréditairement lié à la carrière de son père, et donc voué au culte impérial. Son père est muté à Pavie où Martin va à l'école et est vraisemblablement en contact avec des chrétiens. Ce père est irrité de voir son fils tourné vers une foi nouvelle : alors que l'âge légal de l’enrôlement est de dix-sept ans, il force son fils de quinze ans à entrer dans l’armée. Il est probable que Martin ne s’est laissé convaincre que pour ne pas nuire à la position sociale de ses parents, tant sa vocation chrétienne est puissante.

Sa vie se divise en trois périodes : celle du service militaire pendant 25 ans, entre 15 et 40 ans, une vie monastique pendant dix ans, son épiscopat tourangeau enfin, pendant vingt autres années.

Ce n’est pas comme simple soldat que Martin entre dans l’armée romaine : en tant que fils de vétéran, et doté d’un cheval, il a le grade de circitor avec une double solde. Le circitor, sorte de sous-officier (sergent), est chargé de mener la ronde de nuit et d’inspecter les postes de garde de la garnison. Le jeune homme possède à l'époque un esclave, mais, selon ses hagiographes, il le traite comme son propre frère.

Réforme de l’armée romaine, Dioclétien : la légion passe de 5.000 hommes à mille hommes (leur nombre est considérablement augmenté), unités tactiques plus modulables, puis aussi le total (300.000 homes au IIè s, 500.000 au IVè), création des archers de cavalerie et aussi de troupes légères, plus mobiles.

Affecté en Gaule, à Amiens, un soir de l’hiver 334 (il a 17 ou 18 ans), il partage son manteau avec un pauvre transi de froid et qui lui demandait l’aumône : il n’a déjà plus de solde après avoir généreusement distribué son argent. Il tranche son manteau, ou tout au moins la doublure de sa pelisse (qui était blanche, pas rouge et encore moins bleue !) : le manteau appartient à l'armée, mais chaque soldat peut le doubler à l'intérieur par un tissu ou une fourrure, en général une peau de mouton, à ses frais. La nuit suivante le Christ lui apparaît en songe vêtu de ce même pan de manteau.

Le reste de son manteau, appelé « cape » sera placé plus tard, à la vénération des fidèles, dans une pièce dont le nom est à l'origine du mot chapelle (cappella en italien, chapel en anglais, Kapelle en allemand).

Cf. Guillaume Durand (de Mende), Le Rational des Divins Offices [« Rationale divinorum officiorum »], vol. II, 1459 (réimpr. 1672), X, § 8 : « Dans plusieurs endroits on appelle les prêtres chapelains (capellani), car de toute antiquité les rois de France, lorsqu'ils allaient en guerre, portaient avec eux la cape du bienheureux saint Martin, que l'on gardait sous une tente qui, de cette chape, fut appelée chapelle (a capa capella vocata chapele 1080; lat. pop. capella « lieu où l'on gardait la chape de saint Martin », de cappa). Quant à la dénomination « Capétien », elle apparaît pour la première fois à la fin du XIIe siècle sous la plume d'un chroniqueur anglais, Raoul de Dicet (Ralph de Diceto, mort vers 1199).

Au terme de ses années de service, Martin se fait baptiser : il a quarante ans. Il rejoint Hilaire à Poitiers, puis décide d‘aller visiter ses parents en Pannonie. Son statut d’ancien soldat lui interdit l’accès à la prêtrise : aussi refuse-t-il même la fonction de diacre que lui propose l’évêque.

Martin, tel les prophètes thaumaturges Élie et Élisée, se voit attribuer un pouvoir de thaumaturge (il ressuscite un mort et opère de nombreuses guérisons) doublé de celui d'un exorciste. Au cours du même voyage, il rencontre le Diable.

Persécuté par les ariens, Martin se réfugie (ou est déporté ?) dans l’île de Gallinara, près de la côté ligure, face à Albenga. Puis, apprenant le retour d’Hilaire, il se rend en Poitou ; il a 44 ans. Il décide alors de vivre en ermite, près de Poitiers : un catéchumène l’accompagne, puis des « frères » le rejoignent. On voit là une formule nouvelle : des chrétiens se réunissent pour vivre ensemble une vie de prière et d’ascèse, hors de la ville, mais assez proche néanmoins. Il reprendra cette formule avec Marmoutier près de Tours, comme Germain le fit à Auxerre, au-delà de l’Yonne. Le lieu poitevin est une villa gallo-romaine, peut-être une propriété d’Hilaire, où l’on reconnaît l’actuel monastère de Ligugé. Tout cela nous est connu par Sulpice, dans un déploiement rhétorique riche de souvenirs classiques et d’allusions aux grands ascètes d’Egypte.

Il reste près de Poitiers une dizaine d’années ; avec quelques jeunes hommes, il crée ainsi le premier monastère en Gaule. Ce n’est pas un lieu fermé : c’est un centre d’évangélisation des terroirs avoisinants. L’Ouest de la Gaule, ne l’oublions pas, s’inséra tardivement dans le christianisme (Hilaire fut, vers 350, le premier évêque de Poitiers). Il y avait donc une véritable tâche missionnaire pour évangéliser les campagnes gauloises.

Dix ans plus tard, un nouvel avatar : le deuxième évêque de Tours, Lidoire, meurt.  La renommée de Martin a gagné les bords de la Loire : il avait déjà deux résurrections à son actif ! Et, dans des circonstances encore mal connues, les diocésains le veulent comme évêque. Les chrétiens devaient être une minorité dans la ville. Nous ne disposons guère que du récit de Sulpice :

C’est à peu près à cette époque que la ville de Tours demanda saint Martin pour évêque ; mais comme il n’était pas facile de le faire sortir de sa solitude, un des citoyens de la ville, nommé Ruricius, se jeta à ses pieds, et, prétextant la maladie de sa femme, le détermina à sortir. Un grand nombre d’habitants sont échelonnés sur la route ; ils se saisissent de Martin, et, le conduisent à Tours, sous bonne garde. Là, une multitude immense, venue non seulement de Tours mais des villes voisines, s’était réunie afin de donner son suffrage pour l’élection. L’unanimité des désirs, des sentiments et des votes, déclara Martin le plus digne de l’épiscopat, et l’Église de Tours heureuse de posséder un tel pasteur. Un petit nombre cependant, et même quelques évêques convoqués pour élire le nouveau prélat, s’y opposaient, disant qu’un homme d’un extérieur si négligé, de si mauvaise mine, la tête rasée et si mal vêtu, était indigne de l’épiscopat. Mais le peuple, ayant des sentiments plus sages, tourna en ridicule la folie de ceux qui, en voulant nuire à cet homme illustre, ne faisaient qu’exalter ses vertus. Les évêques furent donc obligés de se rendre au désir du peuple, dont Dieu se servait pour faire exécuter ses desseins (Lettre à Didier sur la vie de Martin).

C’est donc la troisième étape de la vie de Martin : son épiscopat de 371 à sa mort en 397. Les règles canoniques pour l’élection d’un évêque étaient déjà fixées : il était appelé par le clergé et le peuple du diocèse. Mais la réalité était autre : les évêques présents à l’enterrement de leur confrère pesaient lourdement sur le choix du successeur. Le peuple ne pouvait guère être consulté en réalité, c’est un petit groupe de notables qui s’entendaient avec es évêques voisins et proposaient au peuple le nom de l’élu, qui était acclamé.

Les fouilles archéologiques ont donné des résultats intéressants : Tours était encore une bien petite ville, et la situation de Martin n’avait rien à voir avec celle d’un Ambroise à Milan.

Mais il ne resta pas dans sa ville épiscopale et se hâta de fonder un monastère à Marmoutier, près de Tours (comme Ligugé près de Poitiers). Il continua de porter le manteau aux poils rudes, de coucher par terre et de refuser toutes les mondanités. Le reproche lui en a été fait : n’a-t-il pas négligé les charges d’un épiscopat qu’il n’avait pas désiré ? En vérité, Sulpice intervient encore ici : pour lui, passer de la vie monastique à la chargé épiscopale était une bien triste chute. S’il mentionne Ambroise, c’est pour rappeler qu’il recevait à sa table les consuls et les préfets, et lorsque Martin, à Chartres, fait un miracle, les évêques présents, celui de Chartres et celui de Rouen s’effacent devant lui.

C’est pendant son épiscopat que se produisit le miracle de la messe : refaisant le geste d’Amiens, l’évêque donne à un pauvre sa tunique avant d’aller célébrer la messe : pendant l’office, un globe de feu apparaît au-dessus de sa tête. Martin est ainsi mis au rang des Apôtres, qui ont reçu les langues de feu à la Pentecôte.

Il reste que son épiscopat fut difficile : il reste un isolé, ne parvient pas à sauver la vie de Priscillien, accusé d’hérésie ; il vécut, nous dit Sulpice « au milieu de clercs en dissidence et d’évêques déchaînés » (Dial. I, 24, 3).

On a expliqué cette hostilité par divers motifs : Martin n’était pas un grand orateur, comme Augustin : Sulpice le qualifie même d’inlitteratus ! Il n’était pas non plus un notable fortuné, comme Ambroise ou Jean Chrysostome ; son tempérament militaire – 25 années de service ! – le rendait autoritaire. Son humilité est fort visible : devant l’empereur comme dans les fonctions liturgiques, il s’asseoit sur un tabouret.

Par Sulpice, la légende a précédé l’histoire. Ce qu’on nomme la question martinienne est presque aussi ancien que l’écrit de Sulpice : quel degré de certitude attacher au récit du brave notable aquitain ? Dès la fin du IVè siècle, des moines de Marmoutier mettaient en doute les visions divines et démoniaques dont Martin était gratifié selon son pieux biographe. « Il n’est guère étonnant », dit celui-ci, « que la faiblesse humaine ait douté des œuvres de Martin, quand nous voyons encore aujourd’hui bien des gens qui n’ont pas cru aux Evangiles » (Dial., 2, 3, 7). Et les deux grandes phases de la critique martinienne se situent d’abord au XVIIIè siècle, dans la crise de la conscience européenne et l’émergence des Lumières philosophiques, puis au début du vingtième siècle, au moment de la crise moderniste.

En 1710, le calviniste Jean Leclerc avait lancé une attaque en règle contre les miracles de Martin au tome 20 de sa Bibliothèque choisie ; deux siècles plus tard, en 1912, Ernest-Charles Babut, un élève du grand historien Charles-Victor Langlois, expliquait que la plupart des récits de miracles (dans la biographie de Sulpice) « sont sortis de la fiction, du démarquage ou d’une majoration au centuple». On a en mémoire la sortie de Péguy contre son condisciple de l’Ecole normale : « il a démontré clair comme le jour que saint Martin était une sorte de douteux et de détestable paltoquet. Heureusement encore que M. Babut ne nous a pas démontré que saint Martin n’avait pas existé ».

En réalité, la critique acerbe de Babut a permis de renouveler la question martinienne et a contraint les défenseurs de Martin à relire d’un œil critique la biographie de Sulpice. Un des critiques les plus érudits d’Ernest-Charles Babut, le grand historien Camille Jullian disait :

Tout croire, comme on le faisait jadis, était bien commode ; tout nier, comme on le fait aujourd’hui trop souvent, n’est pas moins commode.

En fait, il ne faut pas se laisser enfermer dans le dilemme : témoignage ou apologie ? Le meilleur connaisseur de la question, Jacques Fontaine, explique que la Vita Martini est à la fois témoignage et apologie. Fontaine situe très justement la Vie par Sulpice parmi les écrits historiques de son temps (et de la tradition classique), où le fait historique doit être appuyé par une décoration rhétorique, une insistance emphatique – et, dirais-je aussi empathique - en faveur du héros, déjà canonisé, dont on écrit la vie.

La partie militaire de la Vie repose certainement sur des sources sérieuses, mais miracles et visions relèvent d’un autre registre, habituel dans les biographies antiques qui mêlent le merveilleux et l’historique.

Nous avons une série de scènes mouvementées, qui constituent l’histoire d’un homme de Dieu, écrite par un croyant pour l’édification de ses frères. On ne peut pas demander davantage.

Rendant compte des trois volumes de Jacques Fontaine, où 1300 pages d’introduction et de commentaires encadrent les cinquante pages de la Vita, le grand historien Pierre Courcelle concluait sa longue recension du Journal des savants (1970) en s’interrogeant :

même si Sulpice a des circonstances atténuantes, et s’il nous préserve un précieux « noyau historique », l’on ne saurait, je crois, éluder de faire en fin de compte son procès : ne s’est-il pas complu, pour se concilier la masse des lecteurs, à fondre et confondre sainteté et folklore ? N’est-il pas un des principaux responsables de l’invasion du « merveilleux » en Occident ? Le succès même de son livre n’a-t-il pas contribué à abaisser le niveau du christianisme pour dix siècles ? 

 

La diffusion du culte

Dès 404, Paulin de Nole, écrivant à Sulpice Sévère mentionne la présence, dans le domaine de Primuliacum transformé par celui-ci en une sorte de résidence religieuse, d’une ecclesia domestica organisée autour d’une tombe sainte, celle de Clair, proche disciple de Martin à Marmoutier. La présence de sa tombe à cet endroit n’est pas expliquée : sans doute était-il mort à Primuliacum (aux environs de Carcassonne), à l’occasion d’un déplacement hors de Tours. Paulin associe Clair et Martin et semble bien en faire de vrais saints patrons de cet oratoire. Les vers qu’il rédige pour cet édifice dépassent la simple demande d’intercession à des défunts pieusement endormis dans la paix du Seigneur pour atteindre l’invocation adressée à deux saints patrons célestes. On aurait donc dans cet oratoire privé, dans cette ecclesia domestica, le véritable début d’un culte de saint Martin associé à l’un de ses plus proches disciple, saint Clair. Il est pourtant impossible de suivre la destinée de ce petit sanctuaire. Primuliacum a complètement disparu et on est même aujourd’hui incapable de le localiser avec précision. On suppose que le domaine fut abandonné ou peut-être même détruit lors de la grande invasion barbare de 407.

Un autre témoin ancien est une épitaphe retrouvée à Vienne et datée du 1er tiers du Vè siècle :

Foedula qui par la miséricorde du Seigneur a quitté ce monde, gît en ce tombeau qu’une foi sainte lui a donné. Baptisée jadis de la main du Grand Martin (procerus Martinus), elle a dépouillé ses péchés en renaissant dans la source divine. Mais maintenant que les martyrs lui ont accordé un digne séjour, c’est eux, les Grands Gervais et Protais, qu’elle vénère. Ayant obtenu dans la foi, avec ce tombeau, un repos mérité, elle a porté témoignage, elle qui gît associée aux saints.”

 

Le premier saint non martyr

La diffusion si rapide, en moins de vingt ans, du culte de saint Martin est due à la conjonction de deux facteurs différents – et géographiquement séparés : la tombe de l’évêque à Tours, d’une part, et la Vita Martini de Sulpice de l’autre.

Son successeur Brictio fut bien obligé de faire élever sur sa tombe un petit édifice, mais ce fut son cinquième successeur, Perpetuus, qui lança le culte de son prédecesseur (460). Il commanda à Paulin de Périgueux un poème où la Vie de Sulpice est récrite en vers, mais se trouve complétée par des développements sur l’épiscopat du saint. A côté du monument littéraire, Perpetuus fit élever une basilique avec tout un cycle sur la vie du saint. Détruite par un incendie, elle fut reconstruite, avec un nouveau cycle biographique, par Grégoire de Tours, le grand historien, qui fut évêque de Tours de 573 à sa mort en 597.

C’est lui qui illustre le culte de la tombe : il raconte en effet qu’en 507 Clovis, avant d’aller combattre les Wisigoths, donna l’ordre à son armée de ne rien réquisitionner en Touraine pour ne pas offenser saint Martin. Après la bataille dite de Vouillé (près de Poitiers),  qui vit la victoire des Francs, la déroute des Wisigoths et la mort de leur roi Alaric II, Clovis “retourna à Tours où il offrit de nombreux présents à la basilique de saint Martin”. Suit alors le récit étonnant du “triomphe” de Clovis, à la manière d’un imperator romain : Clovis, à cheval, se rend de la basilique saint Martin à la cathédrale de Tours, vêtu de pourpre, coiffé d’un diadème et distribuant à la foule de l’or et de l’argent. Clovis fait de Martin le protecteur de la monarchie franque et contribue à donner une nouvelle dimension, totalement imprévisible un siècle plus tôt : un saint gallo-franc, protecteur du souverain. Le Roi de France est le premier chanoine honoraire héréditaire de la Basilique Saint-Martin de Tours.

La conquête franque explique aussi le succès de saint Martin à l’Est du Rhin, ainsi que l’essor des dédicaces martiniennes dans le royaume franc: Chartres, Bourges, Paris, Mayence et à partir de Mayence vers la Rhénanie et ultérieurement les territoires francs à l’est du Rhin. Saint-Martin d’Autun et Saint-Martin d’Ainay à Lyon favorisés par Brunehaut s’inscrivent encore dans cette phase.

Dès le VIè siècle, le culte de saint Martin est également présent dans les îles Britanniques, en Ecosse à Whithorn et sur l’île de Iona, et à Canterbury dont la petite église Saint-Martin peut être considérée comme la plus vieille église toujours en activité sur le territoire de l’Angleterre. En Irlande la légende associe saint Patrick à saint Martin. De même, pour la péninsule ibérique, Grégoire de Tours raconte la conversion du roi suève de Galicie, Cararic, qui fit venir des reliques de Tours jusqu’à son royaume vers 550. Plus tard, il s’établit des liens étroits entre le chemin de Compostelle et le culte martinien, les chanoines de Tours favorisant le pèlerinage vers l’Espagne qui passait par Tours. Puis l’expansion européenne à l’époque moderne a porté saint Martin jusque dans le nouveau monde (on connaît saint Martin de Porrès, le frère dominicain péruvien, 1579-1639).

La première moitié du VIè siècle est marquée par l’essor des dédicaces martiniennes dans le royaume franc: Chartres, Bourges, Paris,Mayence et à partir de Mayence vers la Rhénanie et ultérieurement les territoires francs à l’est du Rhin. Saint-Martin d’Autun et Saint-Martin d’Ainay à Lyon favorisés par Brunehaut s’inscrivent encore dans cette phase.

La deuxième période, fin du VIIè siècle, est toutefois encore plus « politique ». Cette deuxième phase correspond en effet à une nouvelle expansion franque en direction du nord et de l’est sous la direction des Pippinides, Pépin d’Herstal, puis au début du VIIIè siècle, Charles Martel. On attribue ainsi à cette deuxième phase Saint-Martin de Cologne et Saint-Martin d’Utrecht.

L’autre facteur de diffusion fut la Vie écrite par Sulpice Sévère : l’agent de relais fut alors un de ses amis, un autre Aquitain, Paulin, devenu au début du Vè siècle, évêque de Nole en Campanie. Paulin est un brillant intellectuel, en correspondance avec saint Jérôme et saint Augustin. En s’installant à Nole, Paulin s’attache à la promotion du saint local, Félix, un martyr du 1er siècle. Il cherche d’ailleurs à attirer aussi son ami Sulpice en Campanie. Mais il reçoit la Vita Martini et se prend d’enthousiasme pour ce texte, à tel point que, selon Sulpice Sévère lui-même, dans les Dialogues, Paulin en a diffusé la connaissance “non seulement à travers toute l’Italie, mais aussi à travers tout l’Illyricum”.

Nous avons deux éléments majeurs pour apprécier cette diffusion “italienne”: la construction d’une basilique Saint-Martin à Rome (Saints Silvestre et Martin) par le pape Symmaque (entre 498 et 514) et la rédaction d’un manuscrit, le Veronensis XXXVIII, bien daté de 517. Cela montre quelle étonnante réputation Martin avait acquise, dès le Vè siècle, pour qu’on lui élève une église dans Rome.

A Ravenne, une église avait été construite au début du VIè siècle par Théodoric sous le vocable du Christ. Mais Théodoric était arien et, après la reconquête justinienne de 540, il fallut débarrasser les églises ravennates des souvenirs des goths ariens. Cette église reçut alors un nouveau patronage, saint Martin, San Martino al ciel d’oro, avec un nouveau décor de mosaïques, posées vers 560 : des processions se déroulent parallèlement sur chaque côté de la nef en direction de l’abside, d’un côté la procession des vierges saintes, de l’autre la procession des martyrs; en tête de la procession des martyrs on trouve saint Martin, au plus près de l’abside et du Christ. On a même souligné que Martin ne porte pas le même vêtement blanc que les martyrs, mais un manteau pourpre comme le Christ de l’abside lui-même. L’église a ensuite pris le nom de Saint-Apollinaire le Neuf (San Apollinare Nuovo).

Nous avons donc vu les bases du culte et de sa diffusion : le pèlerinage au tombeau et la Vie par Sulpice Sévère. Les années militaires de Martin n’ont guère retenu l’attention de la postérité, d’autant que le biographe a tendu à en minimiser l’importance et la durée : les soldats n’avaient pas bonne réputation auprès des chrétiens ! Et nous avons vu que cette activité belliqueuse avait empêché Martin d’accéder au sacerdoce : il sera ordonné diacre, prêtre et évêque tout à la fois lorsqu’il aura finalement accepté l’épiscopat.

Le culte de Martin va se développer dans deux directions : celle du fondateur du monachisme en Gaule, et celle du protecteur des pauvres. Fidèle aux traits de la Vie de Sulpice, la période militaire et la période épiscopale sont mises en veilleuse, sauf à Tours et dans la région, bien entendu.

Au XIXè siècle, non seulement la basilique avait été détruite mais le tombeau lui-même était oublié. Un avocat martiniquais, Léon Papin-Dupont, « Monsieur Dupont de Tours » redécouvrit le tombeau en 1860 et relança la dévotion martinienne au bord de la Loire.

Martin est certainement un des saints les plus populaires au monde : 3675 paroisses françaises lui sont dédiées (et 385 bourgs) (il convient de rajouter les Dammartin) ; il est suivi par Jean (171), Pierre (162), Germain  (127). Son nom de baptême est devenu le nom de famille le plus fréquent de France, avec 236.172 Martin (contre 130.000 Bernard, 120.000 Thomas, 114.000 Dubois et 111.510 Durand).

Je suis né dans un p'tit village
Qu'à un nom pas du tout commun
Bien sûr, entouré de bocage :
C'est le village de Saint-Martin

François Béranger – Tranche de vie

Martin est celui qui partage son manteau avec un pauvre (qui est souvent devenu un lépreux) : la Charité Saint-Martin est la représentation la plus fréquente dans l’iconographie martinienne.

Ce qui a commencé en légende, finit en histoire

Nous avons commencé notre récit par la source presque unique de la biographie martinienne, la Vita écrite par Sulpice Sévère du vivant de son sujet. Quinze siècles après, la légende est passée à l’histoire, mais la base est restée la biographie du noble Aquitain.

On peut y distinguer des niveaux de stylisation, c’est à dire des formes de conventions littéraires.

  • Le premier niveau concerne Martin lui-même : il a agi en disposant lui-même ses propres actes selon les modèles littéraires et spirituels des Evangiles.
  • Le deuxième niveau concerne Sulpice en tant que lettré classique : il décrit Martin avec les formules de la rhétorique classique.
  • Le troisième niveau concerne encore Sulpice mais en tant qu’ascète chrétien qui reprend lui-même dans sa propre écriture les modèles de l’Ecriture sainte.

C’est à travers ces trois niveaux de stylisation qu’émerge un Martin historique marqué par quatre types d’activité : il apparaît comme le défenseur de l’orthodoxie face à l’arianisme, il est le promoteur de l’ascétisme et du monachisme, il est un thaumaturge, faiseur de miracles à l’imitation du Christ, il est enfin l’évangélisateur des provinces gauloises.

L’historien aujourd’hui est en mesure de situer Martin dans la Gaule du IVè siècle, dans les secousses de l’Empire romain, mais aussi dans le mouvement d’urbanisation autour des anciennes villae gallo-romaines ; le christianisme occidental reçoit de l’Orient le monachisme. Enfin, la fonction épiscopale devient, par la force des choses, un devoir pastoral.

 

Mots-clés: saint martin, 11 novembre, historique

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  • Sainte Cécile de Rome - Vierge romaine (✝ 230)
    Nous savons peu de chose sur cette grande figure de l'hagiographie féminine. L'histoire nous assure qu'elle appartenait à une grande famille romaine: les "Cecilii", qu'elle était chrétienne, qu'elle aidait les premiers papes de ses deniers et que, lorsque son époux se convertit, ils donnèrent à l'Église un terrain devenu cimetière: les catacombes de Saint Calixte où elle eut le privilège d'être enterrée au milieu des papes. Au IXe siècle, ses reliques furent transférées dans une église romaine proche du Tibre: Sainte Cécile au Transtévère. Hors de là, ce ne sont qu'embellissements d'une poétique admiration. La Cécile légendaire, promue vierge et martyre, a suppléé la Cécile historique, dame romaine opulente et donatrice secourable qui "chantait dans son cœur la gloire de Dieu." Ce qui, en passant, est une belle référence pour tous ceux qui, chanteurs et chanteuses, veulent se mettre sous son patronage.Sainte Cécile est titulaire de l’église cathédrale et patronne principale du diocèse d'Albi. (Les saints de chez nous - diocèse d'Albi - Tarn)"Selon la tradition, elle fut fiancée à un jeune homme prénommé Valérien, qu’elle convertit au christianisme. Ayant refusé d’honorer les divinités romaines, ils souffrirent tous deux le martyre aux alentours de l’an 220; Tiburce, le beau-frère de Cécile, fut également martyrisé." Sainte Cécile dans les peintures de la voûte de la cathédrale.La dévotion du monde chrétien envers la sainte n’a pas cessé de se maintenir. Son nom figure au premier canon de la messe. Elle est devenue la patronne des musiciens. (Diocèse aux Armées françaises)Depuis l’antiquité, à Rome, un titre d’église au Transtévère porte son nom, sa tombe est vénérée au cimetière de Calliste sur la voie Appienne et son culte s’est répandu dans toute l’Église grâce au récit de sa Passion, montrant en elle un exemple parfait de femme chrétienne qui a embrassé la virginité et subi le martyre pour l’amour du Christ.

Les lectures du jour

AELF

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  • 1ère lecture : « Le Créateur du monde vous rendra l’esprit et la vie » (2 M 7, 1.20-31)

    Lecture du deuxième livre des Martyrs d’Israël

    En ces jours-là,
        sept frères avaient été arrêtés avec leur mère.
    À coups de fouet et de nerf de bœuf,
    le roi Antiocos voulut les contraindre
    à manger du porc, viande interdite.

  • Psaume : (Ps 16 (17), 1.2b, 5-6, 8.15)

    R/

    Au réveil, je me rassasierai de ton visage, Seigneur.

    Seigneur, écoute la justice !
    Entends ma plainte, accueille ma prière :
    mes lèvres ne mentent pas.
    Tes yeux verront où est le droit.

     

    J’ai tenu mes pas sur tes traces :
    jamais mon pied n’a...

  • Evangile : « Pourquoi n’as-tu pas mis mon argent à la banque ? » (Lc 19, 11-28)

    Évangile de Jésus Christ selon saint Luc


    Acclamation :

    Alléluia. Alléluia.
    C’est moi qui vous ai choisis,
    afin que vous alliez, que vous portiez du fruit,
    et que votre fruit demeure, dit le Seigneur.
    Alléluia.

    (cf. Jn 15, 16)

    En ce temps-là,
        comme on l’écoutait,
    Jésus ajouta une parabole :
    il était près de Jérusalem
    et ses auditeurs pensaient que le royaume de Dieu
    allait se manifester à l’instant...